— Puis-je venir avec vous ?

— Je vous en prie. Je fais bon accueil à quiconque comprend la gravité d'un acte si inique.

— Il pourrait se révéler nécessaire que je reste hors de vue au début, monsieur. Comme je suis le représentant du roi Narai, le capitaine Coates pourrait n'être pas très désireux de me recevoir.

— Je comprends, seigneur Ivatt. Espérons néanmoins que votre heureuse présence ici aidera à ramener ce brigand à la raison. »

Le cortège se remit en branle, bien que le mandarin eût décliné d'utiliser son palanquin pendant qu'Ivatt marchait. Les deux hommes avançaient côte à côte.

« Qu'est-il arrivé à votre équipage, monsieur ? s'enquit anxieusement Ivatt.

— Ce capitaine Coates prétend qu'ils sont tous en vie et qu'ils seront rendus avec le bateau. » Le mandarin se tourna vers Ivatt. « J'ai du mal à croire qu'un tel brigand soit au service du Siam.

— Pas pour une mission de ce genre, je peux vous l'assurer, mon Seigneur. S'il le savait, le roi le ferait rôtir à petit feu.

— Les coutumes de nos deux pays sont similaires sur bien des points, seigneur Ivatt, commenta le mandarin. Peut-être parce que nous avons été si longtemps en guerre. » Il prit un air grave. « J'espère sincèrement que ce malheureux incident ne sera pas la cause d'un nouveau conflit.

— J'espère bien que non, dit Ivatt. Mais puis-je vous demander où se trouve votre maître ?

— Le seigneur Demarcora est avec le gouverneur Beague à Narasapur, où il attend le résultat de ma mission. Le gouverneur est scandalisé qu'un tel acte ait pris place dans son domaine. Au moment des événements, il se trouvait à Narasapur pour recevoir mon maître, et il prendra sans doute des mesures appropriées si ma mission échoue.

— Quelle est la réponse de votre maître aux conditions de Coates ?

— Le seigneur Demarcora les rejette totalement, et il a l'entier soutien du gouverneur Beague. Le gouverneur est convaincu que les Anglais se trouvent derrière tout ça et qu'ils se sont ligués avec les Siamois.

— Ce n'est pas le cas, je vous assure. Vous le verrez par vous-même quand je questionnerai Coates. Ce fou doit agir seul.

— Je respecte votre opinion, seigneur Ivatt, mais je crains que cela n'absolve pas le Siam — ni l'Angleterre. Coates bat pavillon siamois et le gouverneur Beague a fait remarquer que la plupart des membres de son équipage sont anglais.

— Il m'incombera de prouver le contraire, monsieur. »

Pour toute réponse, le mandarin s'inclina légèrement. Le sentier se rétrécissait et ils durent à nouveau marcher l'un derrière l'autre, ce qui rendait la conversation difficile. Bientôt, ils aperçurent au loin les feux de La Nouvelle-Jérusalem. Le cortège s'engagea sur un sentier qui descendait vers la rive. Une paire de canots y était amarrée. Un des serviteurs du mandarin se dirigea vers la cabane la plus proche. Des curieux s'étaient déjà rassemblés devant l'entrée recouverte de chaume et regardaient les visiteurs bouche bée. Il dit quelques mots à leur chef et une discussion s'ensuivit. Finalement, après avoir vraisemblablement convenu d'un prix, on mit une barque à leur disposition. Le mandarin invita Ivatt à monter et il fut suivi par trois serviteurs, le maximum que l'embarcation pouvait transporter. Le reste du groupe resta à terre avec le palanquin.

Ils ramèrent en silence à travers l'obscurité. Ivatt avait emprunté un morceau de tissu à un des serviteurs qui étaient restés derrière et se l'était enroulé autour de la tête. Dans l'obscurité, on ne pouvait pas le distinguer du reste de l'équipage. La masse sombre du navire grandissait devant leurs yeux.

« Halte ! Qui va là ?

— Une délégation du seigneur Demarcora, dit le mandarin. Nous demandons la permission de monter à bord.

— Restez où vous êtes. »

Le garde disparut. Quelques instants plus tard, un officier revint.

« Qui est le chef de cette délégation ? demanda-t-il.

— Je suis l'aide principal de Son Excellence le seigneur Demarcora, répondit le mandarin. Je souhaite parler au capitaine Coates.

— Qui sont les autres hommes ?

— Mes serviteurs. Ils m'accompagnent partout où je vais.

— Ils devront attendre dans la barque. Ils ne peuvent pas monter à bord.

— Dans ce cas, votre capitaine devra me rencontrer sur le pont pour que mes hommes puissent me voir. »

L'officier hésita. « D'accord, mais ce ne sera pas très intime pour parler.

— Je n'ai pas besoin d'intimité pour ce que j'ai à dire. De plus, mes serviteurs ne comprennent pas l'anglais.

— D'accord, montez à bord. »

L'embarcation vint se ranger contre le flanc du

navire tandis qu'Ivatt se blottissait dans l'ombre et que son cœur battait à tout rompre. Le Birman empoigna à deux mains l'échelle de corde et grimpa sur le pont.

10

Les barques d'apparat brillant de tout l'éclat de leurs dorures, leur haute proue épousant la forme du serpent naga et celle de l'oiseau garuda, remontaient en un immense cortège l'estuaire du Fleuve des Rois vers le port de Bangkok, situé à quelque douze milles en amont. Des équipages de quatre-vingts rameurs, tout d'écarlate vêtus, propulsaient les embarcations effilées par rangées de deux, en parfait unisson avec la cadence donnée par leur chef. Il n'y avait pas de retardataire dans des occasions solennelles comme celles-ci, car la punition était sévère. Le fautif se voyait rafraîchir la mémoire d'un coup d'épée tranchante sur le sommet du crâne. Mais c'était un hon-neur héréditaire que de ramer sur une barque royale, et rares étaient ceux qui manquaient à la discipline.

Le contingent français au grand complet — ambassadeurs, prêtres, valets, ingénieurs, artisans, et plusieurs centaines de soldats — avait été transbordé des navires sur les somptueuses barques au moyen de pirogues à l'embouchure du fleuve, à Paknam. Un équipage restreint était resté à bord des vaisseaux français, car les Siamois avaient assuré au général Desfarges que les léviathans français étaient d'un trop gros tonnage pour pouvoir passer la barre et remonter la rivière.

La barque la plus imposante et la plus décorée, une des barques personnelles du roi, transportait l'ambassadeur La Loubère, qui nota avec quelque satisfaction qu'elle était réservée à lui seul. Il était installé sur une estrade centrale en forme de trône et entouré d'esclaves prosternés. L'estrade était surmontée d'un dais et bordée de rideaux de soie qui avaient été tirés pour lui permettre de jouir de la vue. On avait l'impression que la population tout entière s'était rassemblée au bord du fleuve. Les deux rives étaient bordées de Siamois prosternés, le visage enfoui dans la poussière.

De temps en temps, il se retournait pour lancer un coup d'œil aux deux barques qui transportaient Cébéret et Desfarges. Elles étaient plus petites, leur estrade moins élevée que la sienne et leurs esclaves moins nombreux. Derrière eux, des dizaines de barques plus petites, par rangées de deux et mues chacune par une douzaine de rameurs, transportaient le reste des Français, qui, malades ou bien portants, étaient tous immensément soulagés de mettre pied à terre. L'ambassadeur nota que plus on descendait vers la queue du cortège, moins les rameurs étaient bien habillés. Le protocole était décidément rigide dans ce pays, et cette réception, il devait l'admettre, était irréprochable même selon les critères rigoureux de Versailles.

On comprenait mieux pourquoi Tachard avait tant insisté sur le protocole qui serait exigé d'eux. La Loubère avait d'abord protesté à l'idée de laisser les Français se prosterner devant la lettre du roi, surtout quand il avait appris qu'on attendait de lui qu'il fît de même. Mais quand le prêtre avait expliqué que la présence de la lettre était pareille à la présence du roi et que ce serait une insulte grossière envers ses hôtes de ne pas s'incliner devant elle, il avait hésité. Il avait fini par se laisser fléchir quand Tachard lui avait assuré que non seulement il compromettrait l'objectif tout entier de la mission mais qu'aussi bien la lettre de Louis XIV dont il était porteur se verrait accorder exactement les mêmes honneurs par les courtisans d'Ayuthia, y compris par Phaulkon, quand il la présenterait lors de sa première audience avec le roi Narai. Le prêtre l'avait enfin informé que les lettres adressées à des monarques étrangers étaient gravées sur une feuille d'or mais qu'il n'était pas certain du protocole s'agissant d'autres dignitaires. La Loubère sourit à part lui. Il espérait que ce serait sur une feuille d'or. Il n'en avait encore jamais reçu !

Des haltes luxueuses, équipées pour banqueter sur des lits de Chine, avaient été préparées pour eux à intervalles réguliers tout le long du trajet au cas où ils souhaiteraient se rendre à terre pour se dégourdir les jambes, mais La Loubère avait décliné l'offre en disant qu'il préférait se rendre directement à Bangkok. C'était la période de la mousson, et les nuages étaient d'un gris menaçant : il avait hâte d'installer les hommes au fort.

Tachard avait annoncé qu'un Anglais était gouverneur de la province où se trouvait Mergui, qu'un autre était maître du port et que plusieurs capitaines anglais étaient au service du roi de Siam. Cela dénotait en soi une présence militaire substantielle. Mais ce qui inquiétait le plus La Loubère était que ce fût Phaulkon lui-même qui avait procédé à ces nominations. Plus il y réfléchissait, plus il soupçonnait que

Phaulkon jouait un camp contre l'autre en les utilisant tous les deux au passage. Pourtant c'était à cet homme qu'il avait reçu l'ordre de conférer le titre de comte de France...

Sa barque glissait en remontant le large fleuve et passait devant des petits hameaux de maisons de bois sur pilotis et, çà et là, la flèche étincelante d'une pagode de village.

Pas étonnant que Kosa Pan sache nager comme un poisson, se dit-il, voyant les enfants regagner les rives à la nage pour se joindre au reste de la population prosternée. Tout le monde semblait vivre au bord de l'eau. Il soupira. Si seulement le pays pouvait se rendre vite et sans heurt ! Il pourrait alors se livrer à son occupation favorite : écrire un traité sur le pays — sa géographie, son histoire, sa religion, ses mœurs, son système judiciaire et administratif, la mentalité des autochtones, leurs croyances et leurs aspirations. Bref, une étude exhaustive qui couvrirait tous les aspects du Siam et servirait de référence à la postérité. C'était un exercice intellectuel qu'il aimait, dans lequel il se savait excellent et grâce auquel il espérait rester dans les mémoires des générations futures.

Les bateaux de tête obliquèrent vers la rive. La Loubère, dont la barque occupait la place d'honneur au milieu du cortège, regarda devant lui au moment où apparaissait le fort de Bangkok. Bien qu'il fût armé de quelque quatre-vingts canons, il s'agissait d'après les critères français d'une construction plutôt rudimentaire, visiblement mieux adaptée pour défendre la ville contre les arbalètes birmanes et les harpons khmers que contre les canons occidentaux. Les ingénieurs français qui avaient survécu au voyage auraient du pain sur la planche. La façade en pierre s'écroulait en partie, les fortifications étaient érodées et inégales.

Au moment où sa barque se dirigeait vers la rive, La Loubère remarqua une flottille de petites pirogues. Il devait y en avoir au moins une centaine. En y regardant de plus près, il vit qu'elles étaient remplies de produits maraîchers et manœuvrées par des jeunes femmes coiffées de chapeaux à large bord. La Loubère fut frappé par la jeunesse et la beauté de ces souriantes marchandes qui lui firent un signe gracieux de la main lorsqu'il passa. Il se surprit à ajuster involontairement sa perruque.

De grands cris s'élevèrent derrière lui et il se retourna : des rangées entières de Français se penchaient hors de leurs barques pour applaudir comme des fous les marchandes qui leur adressaient le salut traditionnel. Les barques des soldats menaçaient de chavirer à force de s'incliner dangereusement. Malgré ce manque de décorum, La Loubère sourit à part lui.

Comme sa barque s'approchait du débarcadère, une profusion de couleurs s'offrit à son regard. Des centaines de soldats en tunique écarlate étaient accroupis le long du quai. Derrière eux se tenait un régiment de cavalerie maure armé de lances et dont les montures persanes étincelaient de diamants, de rubis et de perles. Derrière eux encore se dressait la masse imposante de deux cents éléphants de guerre richement caparaçonnés et harnachés, sur chacun desquels étaient assis deux mandarins portant leur chapeau de cérémonie conique. Un éléphant plus grand que les autres se détachait sur le devant. Dans son hoddah surmonté d'un dais était assis un soldat seul, entouré d'esclaves prosternés sur la croupe de l'énorme bête. Sans doute le commandant en chef, se dit La Loubère, impressionné.

Si les Siamois avaient eu l'intention de faire une démonstration de force, ils avaient certainement réussi. Même les plus intrépides parmi la soldatesque française trouveraient intimidante la vue des rangées d'éléphants de guerre. Les troupes siamoises avaient l'air calme et discipliné comparées aux Fran-çais que l'humidité rendait irritables et qui transpiraient sans cesse.

Lorsque la barque royale arriva à quai, l'assemblée tout entière s'inclina profondément devant La Loubère comme un seul homme. Une fanfare de trompettes, de conques, de cornemuses et de cors l'accueillit. Impressionné par le merveilleux apparat et flatté par ces marques d'estime, l'ambassadeur plénipotentiaire s'inclina galamment à son tour et descendit à terre pour attendre l'arrivée des barques transportant Cébéret et Desfarges. Trois chaises dorées dont les porteurs étaient prosternés les attendaient.

Le soleil sortit brièvement de derrière un nuage et les harnais incrustés de diamants des éléphants brillèrent d'un éclat si vif que l'ambassadeur fut obligé de se protéger les yeux.

« Très impressionnant, je dois reconnaître », dit le corpulent Desfarges en mettant pied à terre et en se dirigeant vers La Loubère.

« N etes-vous pas soulagé de n'avoir pas eu à vous battre aujourd'hui, mon général ?

— Uniquement parce que mes hommes sont fatigués », répondit Desfarges. Il fit un geste en direction des troupes rassemblées, disciplinées et immobiles. « Tout cela a l'air très solide, mais vous n'avez pas idée des dégâts que mes canonniers pourraient faire dans ces rangs. Si nos navires de guerre pouvaient remonter la rivière, nos canons pourraient les détruire en quelques heures.

— Mais j'ai cru comprendre que nos bateaux sont trop gros pour passer la barre, dit Cébéret qui venait de les rejoindre.

— C'est ce qu'ils voudraient nous faire croire. Mais je n'en suis pas si sûr, répliqua Desfarges.

— Je crois que nous avons sous-estimé ces gens, messieurs », commenta Cébéret en regardant autour de lui.

Quatorze porteurs musclés, vêtus seulement d'un pagne, s'approchèrent et se prosternèrent face contre terre devant eux. Ils indiquèrent les chaises dorées en expliquant par signes que la plus vaste, portée par six hommes, était destinée à La Loubère tandis que les deux autres, à quatre porteurs, étaient pour le général et Cébéret. Us auraient probablement dû faire une entorse au protocole et offrir la plus vaste à Desfarges, car ses porteurs, peu habitués à un tel poids, eurent du mal à le soulever.

Le chemin qui menait des quais au fort était court et suivait une jolie allée de bougainvillées qui conduisait à une vaste cour intérieure. Là, quelque quarante des mandarins les plus éminents du royaume étaient prosternés sur plusieurs rangées, par ordre hiérarchique. Chacun portait son bonnet conique, sa veste du plus fin brocart et son panung de soie, et chacun transportait une boîte en argent contenant du bétel et de la noix d'arec.

La cour était plantée de palmiers. A son extrémité se trouvait une sorte de petite chambre entourée d'un rideau rouge pour l'instant tiré. Les mandarins prosternés avaient laissé la voie libre entre la chambre et le centre de la cour où se dressait un piédestal de la taille d'un homme. Ce piédestal était recouvert d'un tissu écarlate sur lequel reposait un vase en or. Dessous et d'un côté se trouvait une lettre écrite sur du papier de riz brun parcheminé. De chaque côté du piédestal, deux tables basses rondes croulaient sous une profusion de cadeaux emballés dans des feuilles de bananier dorées à la feuille. Tout autour de la cour s'élevaient les murs de brique du fort.

Les porteurs déposèrent les dignitaires français de l'autre côté du piédestal, face aux mandarins, et partirent sans bruit, emportant leur chaise. La Loubère, debout, regarda les dignitaires à plat ventre et se demanda s'il devait en faire autant. Avant qu'il ait eu le temps de se décider, une silhouette derrière lui s'approcha. C'était Tachard, visiblement hors d'haleine.

« Votre Excellence, vous devez vous prosterner devant la lettre ! dit-il, haletant. Tout retard est une offense envers les Siamois. Ce sont les plus grands mandarins du royaume.

— Pourquoi aucun d'entre eux n'est-il donc venu nous accueillir ? demanda La Loubère d'un ton indigné.

— Parce que leur premier devoir est de s'incliner devant la lettre royale. Leur priorité va à leur roi.

— Où diable se trouve Phaulkon ?

— Je ne sais pas, Excellence. S'il vous plaît, prosternez-vous, je vous en supplie ! »

A contrecœur, La Loubère prit position à quatre pattes devant le piédestal. Desfarges, grommelant sous l'effort, se joignit à lui, et Cébéret à son côté l'imita. La Loubère fit signe au prêtre : « Vous feriez mieux de vous mettre à côté de moi, mon Père. Vous semblez être le seul à qui ce protocole soit familier. »

Lentement, rangée par rangée, les soldats français tombèrent à plat ventre derrière leur général, les officiers remplissant la cour intérieure et les hommes se répandant sur les quais. En quelques instants, l'armée française au grand complet était prosternée devant la lettre sur son piédestal.

Quand il n'y eut plus un seul Français debout, on entendit une sonnerie de trompettes et de conques, et le rideau à l'autre extrémité de la cour s'ouvrit. Un Européen en habit siamois sortit et se mit à avancer lentement entre les rangées de mandarins prosternés dans la direction du piédestal. La Loubère lui lança un regard furtif. Son beau visage était hâlé par le soleil et ses yeux noisette avaient un éclat presque fiévreux. Il était manifestement en habit de cérémonie : veste en brocart de soie à larges manches trois-quarts et panung en lamé d'argent enroulé autour de la taille et entre les jambes. Sa tête était couverte d'un chapeau conique et pointu cerclé de trois anneaux d'or, et ses pieds étaient chaussés de babouches à bout recourbé. Les doigts de ses deux mains étincelaient de bagues. Il marchait lentement, regardant droit devant lui par-dessus les têtes de l'armée française prosternée. Il n'abaissa pas son regard avant d'avoir atteint le piédestal. A cet instant, le regard de La Loubère croisa le sien et le Français fut glacé sur place. Il était certain d'avoir détecté un air de triomphe dans les yeux du Barcalon.

Phaulkon prit position derrière le piédestal avec une dignité étudiée. Il était de taille moyenne mais assez grand pour que sa tête fût au-dessus de la lettre. Il n'était éloigné de l'ambassadeur que de dix pieds.

La Loubère fut pris d'un soupçon croissant. « Pourquoi n'est-il pas prosterné comme le reste d'entre nous ? chuchota-t-il en se tournant vers Tachard. Vous m'avez dit que personne ne peut rester debout en présence de la parole royale. »

Le prêtre lança un regard nerveux à l'ambassadeur. « Je suis sûr qu'il va s'incliner d'un moment à l'autre, Votre Excellence.

— Alors je ne m'inclinerai que lorsqu'il le fera, affirma La Loubère qui commença à se relever.

— Je vous en prie, Excellence ! » implora Tachard en tirant sur son manteau pour l'en empêcher. « Le protocole est des plus importants ici. Le Premier ministre ne peut même pas vous accueillir si vous ne rendez pas hommage à la parole du roi. »

La Loubère hésita. « Je croyais que vous m'aviez dit que la lettre serait gravée sur une feuille d'or.

— D'habitude elle l'est, Excellence. Peut-être n'en est-il pas ainsi dans le cas d'ambassadeurs. Je n'en suis pas certain. S'il vous plaît, soyez patient ! »

La Loubère n'avait pas l'air convaincu. « S'il ne se prosterne pas immédiatement, je me lève », mur-mura-t-il en colère.

Le cœur de Tachard battit plus vite tandis que Phaulkon contemplait encore un instant l'assemblée prosternée. Puis il leva une main, et le fracas des conques et des cymbales brisa une fois de plus le silence. Le rideau rouge s'ouvrit de nouveau. Un frisson d'excitation traversa l'assemblée : deux mandarins s'avancèrent à quatre pattes, brandissant une lettre au bout d'un long manche doré. La lettre était gravée sur une feuille d'or.

Phaulkon tomba à genoux lorsque les mandarins déposèrent respectueusement la lettre au bout de son long manche dans le vase d'or sur le piédestal. A aucun moment ils ne touchèrent la parole du roi. L'assemblée tout entière demeura prosternée. Tachard émit un soupir de soulagement et remercia le Seigneur Dieu du fond de l'âme.

Phaulkon inclina la tête trois fois en direction de la lettre royale. La Loubère prit une mine sévère lorsque Phaulkon tendit le bras et retira la première lettre de sous le vase d'or, celle qui était écrite sur parchemin de riz. « Très astucieux », se dit Tachard au moment où Phaulkon se mit à lire la lettre du gouverneur de Bangkok et où toute l'étendue du stratagème se fit jour en lui. Sans lire à haute voix le siamois, Phaulkon le traduisait directement en français. Les mandarins assemblés, qui ne parlaient pas le français, supposeraient qu'il était en train de traduire la lettre du gouverneur. Ils sauraient que la lettre royale était destinée seulement au roi de France, car seules des mains royales pouvaient la toucher. Mais les Français croiraient que Phaulkon lisait une copie de la lettre d'or.

Le prêtre lança un regard autour de lui et remarqua que Desfarges grimaçait à cause de sa posture inconfortable. Il commença à se redresser. Tachard s'empressa de l'exhorter à rester prosterné. Il y avait quelque chose de si impressionnant et de si solennel dans la cérémonie que Desfarges obéit. Tachard reporta son attention sur la lecture de la lettre et se rendit compte qu'en réalité Phaulkon inventait les mots au fur et à mesure. Ce n était certainement pas le contenu de la lettre du gouverneur qu'il lisait.

« Nous, Seigneur et Maître de la Vie, souverain des anciens peuples du Siam et dirigeant des vastes territoires qui doivent allégeance à notre couronne, nous souhaitons chaleureusement la bienvenue aux ambassadeurs de notre éminent ami et collègue, le tout-puissant, très excellent et très magnanime roi de France. Puisse Dieu accroître sa grandeur en lui accordant à jamais santé et bonheur. Nous demandons aux principaux délégués de transmettre à leur seigneur et maître que nous considérons son amitié royale comme notre bien le plus précieux. En témoignage de ce lien spécial, nous plaçons par la présente notre royaume à leur disposition et particulièrement notre port de Bangkok. C'est avec un grand regret que nous avons appris les nombreuses morts survenues au cours de la longue traversée depuis la France, et nous exprimons le vœu que ceux qui ont survécu soient bientôt en état d'entraîner nos propres troupes aux techniques de la guerre moderne. Nous savons par nos lectures sur l'histoire de l'Europe combien la France excelle dans ce domaine. Nous invitons les troupes françaises à retrouver leurs forces après les rigueurs du voyage et leur offrons nos médecins et nos infirmières pour s'occuper des malades.

« Nous demandons que les gardes du corps d'élite qui nous sont envoyés par le roi Louis nous soient présentés à Ayuthia dès qu'ils auront suffisamment récupéré, et nous chargeons notre Pra Klang de fixer une date pour que les chefs de la mission soient reçus en audience dans notre palais. Enfin, nous recommandons à notre Pra Klang de veiller au moindre besoin de votre mission. »

Sur un signal de Phaulkon, les deux mandarins de haut rang qui avaient apporté la lettre royale au bout d'un long manche doré se livrèrent à l'opération inverse : ils sortirent en rampant à reculons, brandis-sant la lettre bien haut au-dessus de leur tête. Dès que le rideau rouge se fut refermé derrière eux, les mandarins assemblés se levèrent et commencèrent à s'égailler.

Phaulkon s'approcha des chefs français qui s'étaient relevés. Derrière eux, les rangées d'officiers attendaient debout. Phaulkon s'inclina avec courtoisie devant La Loubère. « Votre Excellence, l'arrivée d'une ambassade française si éminente est bel et bien une occasion historique. En tant que Barcalon, mon maître m'a chargé de vous recevoir, et ce sera pour moi un plaisir de rendre votre séjour ici aussi agréable que possible. Je peux vous assurer de mon entier dévouement en toutes circonstances.

— Merci, Votre Excellence, dit La Loubère en s'inclinant à son tour avec raideur. Je suis sûr que nous ne manquerons de rien. Mais comme je suis nouvellement arrivé en cette partie du monde, peut-être pourriez-vous m'expliquer certains points de protocole.

— Avec plaisir, mon Seigneur.

— On m'a informé que la coutume requiert que l'on s'incline devant une lettre de votre roi. Puis-je vous demander pourquoi vous êtes resté debout devant la lettre que vous venez de nous lire ?

— Certes. Cette lettre n'était qu'une copie. Seul l'original porte le sceau du Seigneur de la Vie et représente sa parole sacrée.

— Il semble néanmoins qu'on m'ait enjoint de m'incliner devant la copie également. » Il regarda en direction de Tachard dont les yeux étaient résolument fermés dans une attitude de prière.

Phaulkon haussa les sourcils d'un air surpris. « Devant une simple copie ? On ne pouvait attendre un tel hommage de la part d'un envoyé si éminent de la cour de Versailles. Quelle méprise regrettable ! Nul doute que le père Tachard n'ait voulu dans son zèle s'assurer que Votre Excellence fût convenablement prosternée avant que l'on n'apportât l'origi-nal. Le protocole est très strict ici. » Phaulkon sourit aimablement. « Se tenir debout en présence du Seigneur de la Vie ou de l'original d'un de ses communiqués est passible de mort. Votre Excellence m'aurait mis dans une situation des plus difficiles. »

La Loubère sourit faiblement et ne répondit pas. Phaulkon lui offrit alors un beau crucifix en or, serti de rubis, en gage évident du penchant de Sa Majesté pour la religion chrétienne. Au général Desfarges il offrit une splendide épée incrustée de diamants et à Cébéret une jolie maquette dorée à la feuille de la barque royale. Tous les officiers présents dans la cour intérieure reçurent des cadeaux de valeur pris dans les vastes piles amoncelées sur les tables rondes.

La Loubère informa Phaulkon que les nombreux présents du roi Louis XIV se trouvaient toujours à bord des vaisseaux français. Puis il s'avança et passa autour du cou de Phaulkon un ruban de soie noire avec une croix en or et émail représentant le prestigieux ordre de Saint-Michel, en prononçant solennellement : « Au nom de Sa Gracieuse Majesté, le tout-puissant roi Louis de France, je vous déclare citoyen français honoraire et vous confère le noble titre de comte de France. »

Phaulkon s'inclina gracieusement et garda un air des plus engageants tout au long de l'échange de civilités qui s'ensuivit. Tous les Français à portée de voix furent bien entendu impressionnés, et Cébéret lui-même commençait à se demander si Phaulkon tout compte fait n'était pas du côté des Français.

Avant la fin de la réception, pourtant, La Loubère décida d'expliquer clairement à Phaulkon où se trouvaient les intérêts de la France et quel était l'objet principal de sa mission. Sans détourner les yeux de Phaulkon, il déclara :

« Votre Excellence, ce fut un honneur et un privilège de vous rencontrer. Votre nom est connu et respecté en France, non seulement en tant qu'ami de notre nation mais aussi en tant que pieux catholique qui s'est battu résolument pour indiquer la vraie foi à Sa Majesté le roi de Siam. C'est pour présider à la réalisation de cette ambition suprême que j'ai été envoyé ici. »

Phaulkon inclina la tête. « Rien ne pouvait m'encou-rager davantage dans l'accomplissement de ma tâche que l'arrivée d'une si éminente délégation envoyée par le Défenseur de la Foi catholique en personne. »

Les deux hommes se saluèrent bien bas et l'assemblée se dispersa. Les ambassadeurs et les officiers supérieurs se retirèrent pour se rendre dans une maison d'hôte préparée spécialement pour eux tandis que les troupes regagnaient les barques qui les attendaient pour les ramener sur leurs navires.

Ce soir-là, Phaulkon présida un somptueux banquet en l'honneur de la délégation française. Maria n'était pas présente, car ce n'était pas la coutume que les dames assistent à de telles réceptions. Kosa Pan non plus, nota Phaulkon d'un air mécontent. On présenta les ambassadeurs aux dignitaires les plus en vue du pays, notamment au commandant en chef du régiment des éléphants royaux, le général Petraja, que La Loubère se rappelait avoir vu lors de la cérémonie, trônant seul sur le plus gros pachyderme à la tête de son armée.

Le général siamois parut quelque peu gêné durant le banquet, regardant les étrangers d'un œil presque soupçonneux, mais La Loubère attribua cette attitude à l'embarras d'un militaire mal à l'aise en présence de visiteurs sophistiqués. Quand Desfarges se tourna vers lui pour lui demander où se trouvait Kosa Pan, Petraja lui lança un regard désapprobateur avant de l'informer que l'ambassadeur souffl ait malheureusement d'une indisposition.

Cependant, à mesure que la fête battait son plein, les Français oublièrent vite ce général mal luné. Anguilles à l'ail sur un lit de châtaignes d'eau, poulet sauté présenté dans une noix de coco, tiges de lotus cuites à la vapeur, œufs de crocodile, poisson de rivière fraîchement péché à la citronnelle, crevettes au curry et une foule d'autres mets étaient accompagnés des meilleurs vins de Chiraz. Suivit un spectacle de danse classique au cours duquel une troupe de jeunes filles battirent des paupières de façon envoûtante, ondulèrent des hanches et des bras et recourbèrent leurs doigts jusqu'à toucher leur poignet pour le plus grand plaisir des Français qui ne les quittèrent pas un instant des yeux.

Puis vint un tournoi de boxe siamoise dans lequel les concurrents agiles décochèrent des coups de pied au visage de leur adversaire en frappant à la vitesse de l'éclair ou en esquivant les coups avec des réflexes consommés. Les spectateurs eurent droit à un spectacle de marionnettes siamoises, à une époustou-flante démonstration d'acrobates royaux et à un feu d'artifice chinois.

Plus tard dans la soirée, plusieurs officiers allèrent se promener au bord de la rivière où ils rencontrèrent un petit nombre de batelières qui remballaient apparemment leurs denrées pour la nuit. Ces belles jeunes filles les saluèrent avec un charmant mélange de pudeur et de grands sourires qui alla droit au cœur des Français. Les plus éméchés tentèrent de leur faire des avances, mais elles gardèrent leurs distances sans cesser de sourire et en indiquant par signes qu'elles seraient de retour le lendemain avec leurs amies.

Plus d'un Français alla se coucher cette nuit-là la tête pleine d'appétissantes batelières siamoises qui leur offraient un avant-goût du paradis.

Ivatt se tenait, le dos courbé, dans la petite barque amarrée à l'échelle de La Nouvelle-Jérusalem. Il avait soin de garder son visage dans l'ombre. En tendant l'oreille, il percevait tout ce qui se disait sur le pont. Trois des serviteurs du mandarin birman s'étaient blottis contre lui pour l'abriter des regards, bien qu'à la faible lueur des lanternes du bateau ce fût probablement une précaution inutile.

Il n'eut pas à attendre longtemps pour entendre la voix de stentor de Coates. Ivatt ne l'avait jamais rencontré, mais les histoires concernant ses frasques sanglantes étaient légion. Son nom figurait de plus en plus souvent dans les rapports qu'il avait reçus. On disait que c'était un malabar doté d'une corpulence qui démentait sa force réelle, un boucanier vantard et sans scrupule pour qui un seul homme comptait au monde : Sam White. Il aurait sacrifié sa vie pour lui, et selon toutes les apparences White en profitait pleinement.

« Je suis le capitaine Coates, dit la voix. Bienvenue à bord. Vous êtes donc un messager du seigneur Demarcora ?

— Je suis l'aide principal du seigneur Demarcora, capitaine. Je suis ici pour vous présenter une invitation de la part de mon maître afin de discuter de la restitution de ce bateau.

— J'ai déjà informé votre maître de mes conditions. J'ai dépêché le capitaine de ce bateau avec un message. Il ne l'a pas transmis ?

— Si. Mais mon maître souhaite discuter la question plus amplement avec vous.

— Je ne crois pas qu'il y ait matière à plus ample discussion. Le seigneur Demarcora a jusqu'à minuit pour payer, ou je mets à la voile.

— Capitaine Coates, j'ai cru comprendre que vous étiez en conflit avec Golconde. Vous n'êtes peut-être pas au courant que ce bateau bat pavillon péguan. »

On entendit un rire fanfaron. « Ce n'est plus le cas.

— Vous reconnaissez donc que vous souhaitez ouvrir les hostilités avec le royaume de Pegu ? »

Coates prit un ton railleur. « Le royaume de Pegu ne serait tout de même pas assez stupide pour s'attaquer à la puissance de l'Angleterre et du Siam réunis. »

Ivatt se redressa dans son bateau. Que voulait-il dire par « l'Angleterre et le Siam réunis » ?

« Etes-vous en train de dire que cet acte de piraterie a été commis au nom de l'Angleterre et du Siam ?

— C'est bien ça, monsieur. Mon propre bateau bat pavillon siamois et la plupart de mes hommes ont été fournis par la Compagnie anglaise des Indes orientales à Madras. Pas vrai, les gars ? »

Il y eut un concert d'approbations. Confiné à son petit bateau, Ivatt sentit la sueur perler à son front.

« J'ai beaucoup de mal à croire, capitaine, que les Anglais ferment les yeux sur un tel acte alors que mon maître entretient des relations très amicales avec leur compagnie », dit le mandarin.

Coates rit à nouveau. « Et j'ai du mal à croire que quiconque dans cette région puisse être dupe du machiavélisme de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Ce sont les maîtres du double-jeu politique.

— Je croirais plutôt, capitaine que vous agissez entièrement seul.

— C'est votre droit, monsieur. » Le ton de Coates s'était singulièrement refroidi. « Mais si vous n'avez rien d'autre à ajouter, je suggère que vous retourniez chez votre maître.

— C'est ce que je vais faire, mais je crois que vous devriez m'accompagner pour entendre de sa bouche quelles seront les conséquences probables de votre acte. Peut-être seriez-vous alors plus disposé à un compromis. Le gouverneur Beague, qui a également des opinions bien arrêtées sur le sujet, est avec lui en ce moment. »

Coates éclata d'un rire tapageur. « Vous n'êtes pas sérieusement en train de suggérer que j'assiste à une réunion avec Ali Beague dans son propre camp !

— Ne suis-je pas venu moi-même seul ici pour vous rencontrer ? demanda le mandarin.

— Ah, mais je suis un gentleman, monsieur. Là est toute la différence. »

La gorge d'Ivatt se serra tandis qu'un concert de vivats éclatait sur le pont.

« Vous pouvez emmener un équipage armé avec vous si vous le souhaitez, proposa le mandarin, toujours courtois.

— Merci, mais j'ai l'intention de rester sur ce vaisseau encore un peu. La question de savoir si je pars ensuite sur mon propre bateau ou sur le vôtre dépend entièrement de vous. »

La discussion tournait en rond, se dit Ivatt. Il était temps d'agir. Il tira sur l'amarre pour rapprocher son embarcation. Puis il mit le pied sur l'échelle du navire qu'il gravit prestement. En haut, il y avait un garde.

« Je suis venu voir le capitaine pour affaire urgente, annonça-t-il d'une voix forte qui fit sursauter le garde. Poussez-vous. » Le garde arma son mousquet. « Vous ne me reconnaissez pas ? Je suis un ami du capitaine Coates. » Il poussa presque l'homme de côté. Mais le garde appuya le canon de son arme contre le cou d'Ivatt.

« Restez où vous êtes ou je tire, cria le garde. Capitaine, vous connaissez cet homme ? »

Coates jeta un coup d'œil à Ivatt pour essayer de le remettre. Il était encore plus gros qu'on le disait, et Ivatt eut une conscience aiguë de sa minuscule stature. « Qui êtes-vous ? demanda Coates, furieux de cette intrusion soudaine.

— Thomas Ivatt. » L'image incongrue de David et Goliath se dressa devant lui. Il répéta, la tête haute : « Le seigneur Thomas Ivatt, représentant de Sa Majesté siamoise sur la côte de Coromandel. » Il avait décidément eu pas mal d'occasions, ce soir, de prononcer ces mots. « Je crois que vous savez qui je suis, capitaine. »

Coates était visiblement interloqué. « Seigneur Ivatt, vous ici ? » Il eut un sourire forcé tandis qu'Ivatt se tournait pour saluer le mandarin. « Garde, baissez votre fusil. » Il essaya de prendre les choses à la légère. « Le seigneur Ivatt ne va tout de même pas s'emparer du vaisseau à lui tout seul. Qui plus est, lui et moi sommes du même côté.

— Nous étions du même côté, capitaine. Maintenant, je n'en suis plus si sûr. Cela vous ennuierait-il de m'expliquer votre présence sur ce navire ? »

Les yeux de Coates se réduisirent à deux fentes minuscules noyées au milieu de son visage poupin. Il lança un coup d'œil au mandarin. « Je crois que nous ferions mieux de discuter cette question en privé. Nous allons descendre dans ma cabine. » Il se tourna vers un de ses officiers, un barbu au front balafré. « Fairchild, occupe-toi de notre visiteur jusqu'à mon retour. » Il indiqua de la tête le mandarin.

« Oui, mon capitaine », répondit Fairchild.

Ivatt suivit l'armoire à glace dans l'escalier des cabines et le long d'une coursive. Tandis qu'ils marchaient, Ivatt eut la certitude d'entendre des cris étouffés en provenance de la cale.

« Qu'est-ce que c'était ? » demanda-t-il.

Coates ignora la question. Il ouvrit une porte basse et se courba pour entrer. « Ils ont une eau-de-vie tout ce qu'il y a de plus convenable à bord de ce bateau », déclara-t-il en se tournant vers Ivatt, une fois qu'ils furent à l'intérieur de la cabine. « Qu'est-ce que vous prendrez ? »

Ivatt regarda autour de lui. Il était dans un beau salon lambrissé, orné avec goût de figurines de bronze birmanes et d'une vaste collection de boîtes en laque de toutes formes et de toutes dimensions.

« Je ne prendrai rien, capitaine. Ceci ne nous appartient ni à l'un ni à l'autre. Mais vous n'avez pas répondu à ma question. Qu'est-ce que c'était que ces bruits ?

— Quels bruits ?

— Les bruits que nous avons entendus quand nous étions dans la coursive.

— Je n'ai rien entendu. Probablement le craquement de ces vieux madriers.

— Qu'est-il arrivé à l'équipage de ce navire ? »

Le visage de Coates arbora un sourire de fierté. « Ils se sont rendus sans coup férir.

— Mais où sont-ils maintenant ? »

Coates ouvrit un meuble vitré et en sortit une vieille bouteille de cognac et deux verres. Il hocha la tête et reposa un des verres. « J'avais oublié que vous ne buviez pas, dit-il. Vous ne voulez pas vous asseoir ? J'ai bien peur qu'il n'y ait que des coussins ici. Les Péguans ne semblent pas très portés sur les chaises. Pourtant ce cognac est de première qualité. » Il jeta un regard appréciateur à la bouteille avant de s'en verser une large rasade. Il la but d'un trait et sourit à Ivatt. « L'équipage ? Eh bien ! Comme je vous l'ai dit, la plupart de ces petits métèques se sont rendus sans tirer un seul coup. Ils n'ont rien vu venir. On s'est approchés à pas de loup en profitant de l'obscurité, et vlan ! » Coates se frappa la cuisse en riant. « Y en a que deux ou trois qui ont résisté. Il a fallu les attacher. Mes hommes s'occupent d'eux. »

Ivatt le regarda d'un œil froid. « Vous reconnaissez donc avoir commis un acte de piraterie ?

— Piraterie est un vilain mot, seigneur Ivatt. Nous ne faisons qu'occuper temporairement les lieux en attendant le paiement de la rançon.

— En vertu de quelle autorité ?

Coates feignit la surprise. « Eh bien ! J'agis sur les ordres du seigneur White, monsieur.

— Et il vous a ordonné de vous emparer de La Nouvelle-Jérusalem ?

— Il m'a envoyé à Golconde pour demander réparation.

— Réparation de quoi ?

— Des harcèlements constants d'Ali Beague. Il a causé de grosses pertes à la flotte siamoise.

— Mais La Nouvelle-Jérusalem n'appartient pas à Ali Beague.

— Non, mais elle appartient à Pegu, et ceux-là ne valent pas mieux. Sam White n'aime pas plus les gens de Pegu qu'il n'aime ceux de Golconde. C'est ce qu'il m'a dit.

— Vous rendez-vous compte que vous vous êtes non seulement emparé d'un navire qui est sous la protection de la Compagnie anglaise des Indes orientales mais que vous avez également bafoué la politique de mon gouvernement ? La couronne siamoise a envoyé à Ali Beague une demande officielle de dédommagement. On lui a accordé un délai pour répondre. Ce délai n'est pas encore écoulé.

— Accordé un délai pour répondre ! A cette merde ? » Coates rit à s'en décrocher la mâchoire. « Vous pouvez attendre que les poules aient des dents. Il ne comprend qu'une seule chose : la force.

— Peut-être, capitaine, mais ça n'explique toujours pas ce que Demarcora a à voir avec tout ça.

— Son vaisseau se trouvait dans les eaux de Golconde, seigneur Ivatt. »

Les subtilités de la situation semblaient échapper à Coates. La cargaison de rubis était tout ce qui importait à ses yeux. Ivatt pouvait lire la cupidité sur son visage. Il était probablement tombé sur ce trophée par hasard et n'avait pu y résister.

Ivatt le dévisagea avec colère. « Au nom du Siam, capitaine, je vous ordonne de renoncer immédiate-ment à vos exigences et de rendre ce navire à son propriétaire légitime.

— Je reçois mes ordres de Samuel White et de personne d'autre, monsieur », dit Coates d'un air hautain.

Ivatt essaya une dernière tactique. « Et la Compagnie anglaise des Indes orientales ? Comment pensez-vous qu'elle va réagir lorsqu'elle découvrira qu'un capitaine anglais s'est emparé du bateau de Demarcora ? Savez-vous depuis combien de temps elle essaie de convaincre les riches frères Demarcora de déménager leur base à Madras ? »

Coates eut un large sourire. « Je me suis occupé de tout ça, monsieur. Je suis passé par Madras et j'ai dit à la Compagnie ce que je préparais. Ils m'ont donné des munitions et une vingtaine de gars pour m'aider. Ils sont encore à bord. Charlie Fownes m'a même dit qu'il était temps que quelqu'un mouche Ali Beague. La Compagnie est également mêlée à l'affaire, voyez-vous. »

Ivatt hocha la tête avec incrédulité. « La Compagnie ne fermerait jamais les yeux sur la capture de bateaux qui sont sous sa protection, capitaine. Et vous le savez. Vous avez peut-être déclenché une série de guerres dans le golfe, et notez bien ce que je vous dis, vous en assumerez la responsabilité. Je vous donne une dernière chance. »

Coates lui jeta un regard mauvais. « Un seul homme me dit ce que je dois faire, seigneur Ivatt.

— Vous battez le pavillon du Siam, capitaine, et répondrez de vos actions devant son roi. Je vais faire un rapport complet. »

Coates le regarda comme il eût regardé de la vermine. « Allez-y, mon petit seigneur Ivatt. Peut-être que vous découvrirez que je reçois mes ordres de Sam White et qu'il les reçoit de Phaulkon. On ne peut pas aller beaucoup plus haut que ça maintenant, n'est-ce pas ? Bonne nuit, monsieur. »

Il se leva et Ivatt n'eut pas d'autre choix que de le suivre. Ni l'un ni l'autre ne parla. Une fois sur le pont, Ivatt se dirigea vers le mandarin birman qui se tenait près du bastingage, entouré de coupe-jarrets.

« Excusez-moi, monsieur, dit Ivatt, mais connaî-triez-vous par hasard le chemin pour aller à la résidence du gouverneur Beague à Narasapur ?

— Oui, monsieur. Et je serai honoré de vous y accompagner. Je vais moi-même dans cette direction.

— Je vous en suis très obligé. »

Les deux hommes quittèrent le bateau sans un regard pour Coates. Alors qu'ils s'effaçaient poliment l'un devant l'autre pour descendre l'échelle, Coates les héla : « Mes conditions demeurent inchangées. Rappelez-vous seulement ça, seigneur Ivatt. Paiement intégral d'ici à minuit. Pas moins. »

Ivatt ne répondit pas. Quelques minutes plus tard, il marchait d'un bon pas derrière le mandarin et ses serviteurs le long du chemin sablonneux qui conduisait à Narasapur. Le fidèle Gopal fermait la marche. Ils progressaient plus vite cette fois-ci, car une demi-douzaine d'hommes ouvraient la marche avec des torches allumées.

Ali Beague préoccupait Ivatt. Bien qu'il eût correspondu assez souvent avec lui, il ne l'avait jamais vu. Madapolam relevait de la juridiction d'Ali Beague, mais la ville était gouvernée par un de ses lieutenants. Beague lui-même était installé à Masulipa-tam. Il avait la réputation d'être mal disposé envers les étrangers et s'était opposé dès le début à l'attribution de concessions commerciales le long du rivage de Golconde. Mais les rois héréditaires de Golconde, qui vivaient loin à l'intérieur des terres dans un grand palais à tourelles au milieu d'une cour opulente, recherchaient avidement les revenus dérivés des concessions, qui leur permettaient de se livrer à leur passion pour la chasse et de pomponner encore davantage leurs éléphants couverts de bijoux. En outre, ils n'avaient pas à se mêler aux marchands étrangers qui s'aventuraient rarement à l'intérieur des terres et s'en tenaient aux villes côtières où ils se sentaient plus en sécurité, sachant qu'ils disposaient d'une puissance navale supérieure.

Le groupe approchait des faubourgs de Narasapur, où se trouvait la résidence d'Ali Beague, lorsqu'un ordre brusque les fit soudain s'arrêter. Un grand garde bien charpenté bloquait le chemin et brandissait une lampe sous le nez du mandarin. Après un bref échange, le garde s'inclina et fit signe au groupe de le suivre. Le sentier s'élargit ; un moment plus tard, ils marchaient entre deux haies de soldats figés au garde-à-vous. Des Rajputs, songea Ivatt dont le cœur se serra. Ils devaient être entre quatre-vingts et cent. Tandis qu'il passait devant les guerriers entur-bannés en uniforme rouge et dont les longues épées et les dagues recourbées luisaient à la lumière des lampes, il se demanda quelle mouche l'avait piqué de proposer de venir ici. Que se passerait-il si Ali Beague considérait que Golconde et le Siam étaient désormais en guerre ? En tant que représentant du Siam, Ivatt pouvait être emprisonné, pris en otage 01 même exécuté. La présence d'un si grand nombre dt Rajputs n'était pas bon signe. Ceux-ci ne pouvaien appartenir tous à une petite ville comme Narasapur Ali Beague avait dû les faire venir en apprenant ce qui était arrivé à Demarcora. D'autres allaient san ; doute venir. Ivatt frissonna.

La double colonne de combattants entraînés semblait interminable. Ivatt essaya de garder l'esprit vigilant, mais ses pensées tournaient toutes autour de 11 mort. Il se demanda si ses os seraient rapportés dans son Siam bien-aimé pour y être brûlés. H s'était converti au bouddhisme, impressionné par sa logique, son ouverture d'esprit et réconforté par l'idée de réincarnation. Il était réconfortant de savo r que, grâce à la charité et aux bonnes actions, on reviendrait une fois de plus sur cette terre pour goûter les fruits de sa générosité passée. Mais ici, il ny avait que des musulmans. Ils ne brûleraient même pas son corps, comme au moins les hindous l'auraient fait. Peut-être pourrait-il se prétendre hin-douiste ; il y en avait des millions dans les royaumes environnants.

Dans l'état de stupeur qui était le sien, Ivatt eut l'impression que les gardes de chaque côté grandissaient à mesure qu'il avançait. Puis il se rendit compte qu'il commençait à gravir des marches qui conduisaient à une plate-forme surélevée. En haut de ces marches, la colonne de gardes se déployait en un large cercle. Les serviteurs du mandarin et Gopal disparurent sur le côté. Devant Ivatt se dressait un pavillon soutenu par des colonnes en bambou. A une extrémité, les traits vaguement éclairés par des lanternes, deux hommes étaient assis sur des fauteuils à haut dossier, entourés de serviteurs qui les éventaient. Ils étaient habillés de façon diamétralement opposée : l'un, glabre et tête nue, portait un manteau de soie blanche à col mandarin ; l'autre, habillé avec recherche et aussi emplumé qu'un paon, arborait une épaisse moustache noire. Il portait un turban éclatant incrusté de rubis et une longue robe de cérémonie matelassée, retenue par une ceinture de couleur vive. Des épées et des dagues de différentes tailles et serties de joyaux pendaient à son côté et des babouches à bout relevé paraient ses pieds. Autour de son cou resplendissait un gros collier et ses doigts étaient couverts de bijoux. C'était sans doute Ali Beague.

Il resta assis et immobile tandis que son glabre compagnon se leva de sa chaise et s'avança pour saluer les nouveaux arrivants. Du coin de l'œil, Ivatt vit le mandarin birman se prosterner devant le personnage qui s'avançait, et instinctivement il l'imita. Le personnage s'inclina devant chacun d'eux puis s'adressa dans une langue étrange au mandarin prosterné. Vraisemblablement du péguan, se dit Ivatt qui se releva. Les deux hommes conversèrent quelque temps. Ivatt remarqua que l'étranger lui lançait de temps en temps des regards furtifs.

Ali Beague, s'il s'agissait bien de lui, semblait n'avoir aucune intention de les saluer. Ivatt sentit l'arrogance de l'homme et nota pour la première fois que, si son visage était impassible, ses doigts tambourinaient avec impatience sur les accoudoirs de son fauteuil, sertis de marqueterie précieuse. Ivatt tourna son attention vers les autres. Le mandarin birman était toujours prostré et son maître l'écoutait attentivement. Même s'il était difficile de se faire une idée précise de son aspect à la lumière de la lanterne, il semblait olivâtre, presque méditerranéen de traits et de teint, et il était de taille moyenne. Il se tenait droit mais sans l'arrogance d'Ali Beague.

Il parut sentir le regard d'Ivatt et se tourna vers lui.

« John Demarcora, à votre service, monsieur. Avant que nous allions plus avant, puis-je vous suggérer de présenter vos salaams au gouverneur Beague ? Il se vexe vite », ajouta-t-il à mi-voix.

Etonné à la fois par les manières de l'homme et par l'excellence de son anglais, Ivatt fut un peu lent à réagir. Cette courtoisie inattendue, étant donné les circonstances, le prit au dépourvu.

Il se tourna vers Ali Beague et s'inclina profondément. Le gouverneur avait la réputation de ne pas parler un mot d'anglais et de n'avoir aucun désir de l'apprendre. Prenant acte du salut d'Ivatt, il hocha la tête avec condescendance.

« Eh bien ! Maintenant que les formalités sont accomplies, dit Demarcora, peut-être allez-vous me parler de vous.

— Thomas Ivatt, à votre service, monsieur. Je suis le représentant de Sa Majesté le roi de Siam à Golconde.

— Le seigneur Ivatt, dites-vous. Vous êtes dans cette région depuis environ deux ans, je crois ? Nous n'avons pas eu le plaisir de nous rencontrer.

— C'est exact, monsieur, répondit Ivatt, à peine revenu de sa surprise, encore que votre nom soit bien entendu légendaire dans la région. Je dois m'excu-ser pour les circonstances regrettables qui président à notre première rencontre. » Séduit par le charme de l'Arménien, Ivatt reprenait espoir et en oubliait presque son triste sort.

« Je suis certain que ce n'est rien de plus qu'un malentendu que nous pourrons tous deux éclaircir, seigneur Ivatt. Peut-être votre capitaine anglais a-t-il pris mon bateau pour celui de quelqu'un d'autre. » Il leva un sourcil pour indiquer Ali Beague à l'arrière-plan.

Ivatt jeta un coup d'oeil au gouverneur qui fixait le dos de l'Arménien tout en écoutant avec un ennui étudié son aide qui lui traduisait leur conversation. Un autre serviteur se tenait en silence derrière lui, tandis que les Rajputs alignés tout autour de la pièce observaient une immobilité de statue. Le mandarin birman n'avait pas bougé de sa position couchée et Ivatt eut l'impression d'être dans un musée de cire où seuls Demarcora et lui étaient vivants.

« J'ai bien peur, seigneur Demarcora, que même s'il s'agit en effet d'un malentendu la situation ne soit pas si simple. Voyez-vous — je dois insister sur ce point —, le capitaine Coates n'agit pas sur ordre de mon gouvernement, ce qui en aucun cas n'excuse le fait qu'il s'en prenne à des bateaux. Je dois m'excu-ser au nom de la couronne siamoise, et je vous assure que j'ai été aussi surpris par les actions du capitaine Coates que vous devez l'être. Il est vrai que nos relations avec Golconde sont un peu tendues et que j'ai soumis certaines demandes de dédommagements au gouverneur Beague, mais cela n'excuse pas le genre de conduite que...

— Personne ne menace Ali Beague de Golconde ! », tonna une voix venue du fond du pavillon. La voix de l'interprète avait l'air tout à fait douce en comparaison. « Personne ne s'empare d'un bateau ami dans les eaux de Golconde. Vous pouvez envoyer vos demandes de dédommagement au diable en personne, pour ce que j'en ai à faire ! »

Les yeux sombres d'Ali Beague étincelèrent et les Rajputs se raidirent. Le gouverneur se pencha pour cracher dans un réceptacle de bronze et réclama son houka. Un serviteur s'avança et plaça la pipe à eau devant son maître.

« Quant à la guerre, continua Ali Beague en fixant ses yeux noirs sur Ivatt, peu importe si le capitaine anglais l'a déclarée, si le représentant commercial souhaite l'éviter et quelle est la position du gouvernement infidèle du Siam sur la question, parce que moi, Ali Beague de Golconde, je déclare la guerre au Siam. Que l'on sache que tout bateau siamois rencontré en haute mer sera coulé par les bateaux de Golconde et que tout bateau siamois essayant d'entrer dans mes ports sera brûlé et son équipage exécuté sommairement. »

Ali Beague se renversa dans son fauteuil pour laisser la traduction faire son effet.

« Votre Excellence, reprit Ivatt, c'est avec un profond regret que j'apprends votre position sur cette question. J'espérais éviter la guerre. Mais si votre décision est irrévocable, je demande la permission de faire part de la nouvelle au capitaine Coates dans l'espoir de le ramener à suffisamment de raison pour qu'il rende le bateau du seigneur Demarcora et sa cargaison à son propriétaire légitime. Je le répète, Votre Excellence, le capitaine Coates agit entièrement seul, à l'insu de son gouvernement et à plus forte raison sans son aval. »

Dès que ces paroles furent traduites, Ali Beague eut un rire moqueur. « Ce sont mes Rajputs qui annonceront la nouvelle à votre capitaine, monsieur, et en des termes on ne peut plus clairs. Vous-même resterez ici et serez mon prisonnier. »

Ivatt blêmit. Les despotes indiens n'étaient pas renommés pour la douceur de leurs méthodes. « Votre Excellence, dit Demarcora en se tournant

poliment vers Ali Beague, je dois signaler que le seigneur Ivatt est le représentant diplomatique d'une nation étrangère. A ce titre il mérite votre puissante protection. Si la guerre a été déclarée de façon irrévocable, alors il doit être congédié et renvoyé dans son pays. »

Ali Beague fit la grimace. « Quel pays, je vous le demande ? L'Angleterre ou le Siam ? Il est clair à mes yeux que les deux pays sont de mèche. Mes espions m'ont informé que la Compagnie anglaise faisait fête à ce pirate anglais. Ils lui ont même fourni des mercenaires et des munitions. Dans quel but ? » Ali Beague se pencha sur son fauteuil et leva un doigt. « J'ai prévenu notre gracieux roi et son père avant lui — qu'Allah ait son âme ! — que la cession de comptoirs à ces Blancs serait source d'ennuis, mais mes avertissements n'ont pas été écoutés. "Donnez-moi des preuves ! disait Sa Majesté. Donnez-moi des preuves de leur perfidie quand vous voulez, et je prendrai votre requête en considération." » L'expression d'Ali Beague était triomphante. « Voici que j'ai enfin cette preuve, et par la barbe du Prophète, tant qu'il y aura en moi un souffle de vie, je veillerai à ce que tous les infidèles soient jetés en pâture aux vautours jusqu'au dernier.

— Qu'il en soit ainsi, mon Seigneur, déclara Demarcora, mais l'honneur de Golconde n'en nécessite pas moins qu'un représentant étranger bénéficie d'un sauf-conduit pour sortir de votre domaine. Je connais bien Sa Majesté, votre souverain, et il désapprouverait toute autre ligne de conduite. »

Ali Beague parut ignorer l'avertissement. « Vous aussi, seigneur Demarcora, vous feriez bien d'écouter ce que je dis. Les Anglais dont vous croyez avoir la protection se trouvent derrière la capture de votre bateau. Ils veulent gouverner nos terres et ensuite les terres qui se trouvent au-delà. Nous devons les arrêter.

— Je ne peux pas parler des ambitions anglaises, mon Seigneur, mais je ne crois pas qu'ils aient ordonné la capture de mon bateau. Ils auraient pu s'emparer de n'importe lequel de mes vaisseaux dans le passé, si telle avait été leur intention. Ils se sont toujours conduits honorablement envers moi, aussi honorablement du moins qu'on peut s'y attendre dans le golfe du Bengale.

— Alors pourquoi ce pirate s'est-il vu régaler par eux et donner des hommes et des armes avant de s'emparer de votre navire, seigneur Demarcora ? » insista Ali Beague avec un sourire méprisant.

En écoutant cet échange, Ivatt priait ardemment pour que les vues de Demarcora l'emportent.

« Parce que la Compagnie anglaise a une filiale commerciale dans la capitale siamoise, mon Seigneur, et qu'elle maintient des relations amicales avec le roi de Siam. Il n'est que naturel qu'elle reçoive les visiteurs d'un pays allié.

— Et leur fournisse des hommes et des munitions ? Seigneur Demarcora, les Anglais vous ont peut-être traité honorablement dans le passé, mais la politique d'un pays n'est pas éternelle. Elle peut changer le moment venu, comme la mienne vient de le faire. »

Il y eut un bref silence. Ivatt en profita pour se tourner vers Demarcora. « J'ai honte de la conduite du capitaine Coates, monsieur, et je suis mortifié que l'on attribue ses actions au Siam ou à l'Angleterre. Je vous remercie des efforts que vous avez faits en mon nom et vous assure que les opinions que vous avez exprimées seront bientôt justifiées.

— Je ne suis qu'un simple marchand qui cherche à retrouver son navire et un environnement pacifique pour commercer, seigneur Ivatt », répondit modestement Demarcora.

Comme pour tourner ses paroles en dérision, un coup de canon assourdissant retentit. Il semblait dangereusement proche. Les Rajputs se raidirent comme des chiens de meute. Ali Beague aboya un ordre et plusieurs d'entre eux se hâtèrent en direction de la rivière. Pour la première fois, le gouverneur se leva de son fauteuil et débita une ribambelle d'ordres supplémentaires. Une nuée d'indigènes effrayés et larmoyants se mit à converger sur le pavillon. Profitant du chaos, Ivatt emboîta discrètement le pas aux Rajputs, mais un des serviteurs d'Ali Beague l'aperçut et donna l'alarme. Furieux, le gouverneur beugla un ordre. Quatre Rajputs se jetèrent aux trousses d'Ivatt. Le petit homme se mit à courir. Un de ses poursuivants, dont les longues jambes couvraient le terrain mal éclairé comme celles d'une gazelle, se détacha de ses compagnons. Il ne tarda pas à talonner Ivatt qui se faufilait et zigzaguait comme un lièvre devant les chiens. Chaque fois que l'homme essayait de l'attraper, Ivatt lui glissait entre les mains. Mais ses efforts pour lui échapper le ralentissaient, et bientôt les trois autres Rajputs le rattrapèrent.

Ivatt se retourna et donna un coup de tête dans le ventre du premier, qui chancela et tomba à terre avec un cri. Alors qu'il se tournait vers le deuxième, son poursuivant aux longues jambes l'attaqua par-derrière et le plaqua au sol. Les deux autres lui sautèrent dessus, mais Ivatt était trop sonné pour offrir une quelconque résistance.

Les Rajputs dénouèrent leurs ceintures et lui attachèrent les bras derrière le dos. Ils le ramenèrent moitié marchant, moitié titubant au pavillon où Ali Beague attendait. Ses yeux noirs foudroyèrent Ivatt. Il aboya un autre ordre. On lui attacha soigneusement les mains avec une corde, on lui banda les yeux et on l'emmena.

Tandis qu'il avançait en trébuchant parfois sur un obstacle du chemin, Ivatt écoutait le roulement continu du canon auquel se mêlaient les cris des indigènes pris de panique. L'ultimatum de Coates avait-il expiré ? Ce rustre assoiffé de sang devait avoir décidé de « moucher » Ali Beague une fois pour toutes avant de s'en aller.

Soudain, Ivatt fut arrêté par ses gardiens. Des mains lui empoignèrent les épaules et on le poussa par-derrière sans le prévenir. Il se sentit tomber dans le vide. Ses réflexes étaient conditionnés par sa longue expérience d'acrobate et il se prépara à atterrir n'importe où.

Il toucha terre avec un bruit sourd et roula plusieurs fois sur lui-même. Quand il s'immobilisa, il se rendit compte que, bien que ses mains fussent toujours aussi fermement attachées, son bandeau s'était défait. Le sol n'était pas dur, presque sablonneux ; il se sentait étourdi mais non blessé. Il se leva avec peine. Ce fut alors qu'une autre sensation de son passé, du temps où il travaillait dans une ménagerie, lui revint graduellement. C'était l'odeur d'un animal sauvage. Son cœur battit à coups redoublés et ses narines palpitèrent. Il reconnut l'odeur d'un félin. Comme pour confirmer cette impression, un grondement profond retentit devant lui. Ivatt sentit ses genoux se dérober.

12

Le majestueux éléphant au harnais incrusté de diamants qui étincelaient au soleil s'agenouilla pour laisser descendre l'illustre personnage qu'il portait. Trois esclaves prosternés glissèrent sans bruit de la croupe de l'animal telles des gouttes d'eau et restèrent immobiles, le visage dans la boue.

Le général, un homme sec et nerveux aux cheveux gris coupés court, tira sur sa tunique militaire rouge, ajusta son épée et entra dans le fort à larges enjambées, la tête haute. Ses esclaves accroupis suivaient à une distance respectueuse. Il se dirigea vers la grande cour où ses hommes l'attendaient : un contingent d'élite des meilleurs soldats siamois, au nombre de cinq cents, élégamment vêtus de tuniques rouge vif et de calottes assorties.

Dès que Petraja apparut, les soldats accroupis s'aplatirent comme un seul homme, instantanément transformés en une armée de crocodiles.

Il passa soigneusement ses troupes en revue, puis, apparemment satisfait, gagna l'autre extrémité de la cour et se retourna pour s'adresser à elles.

« Soldats, vous êtes ici pour occuper ce fort. Ce n'est pas une occupation ordinaire. Vous allez vous trouver pour la première fois en compagnie d'un nombre égal de soldats farangs. Mais vous ne devez jamais perdre de vue le fait qu'il s'agit d'un fort siamois sur le sol siamois, et qu'il restera toujours un fort siamois. Les farangs sont nos invités : leurs officiers sont ici pour nous faire part de leurs connaissances et non pour donner des ordres. Leur armement est plus meurtrier que le nôtre parce que leur religion, contrairement à la nôtre, est guerrière et qu'on les invite constamment à accomplir des actes sanglants au nom de leurs dieux alors qu'il ne viendrait jamais à l'idée du Seigneur Bouddha de nous demander de verser le sang en son nom. Mais sachez que si leurs âmes sont plus sanguinaires que les nôtres, leurs cœurs ne sont pas plus intrépides. Etudiez leur science et maîtrisez-la. Car, en apprenant de ceux qui cherchent à conquérir, nous pourrons mieux nous défendre, nous et notre souveraineté sacrée et inviolable, si nous sommes appelés à le faire. Chacun d'entre vous doit rester au côté d'un de leurs soldats, travailler avec lui, manger avec lui, s'entraîner avec lui et apprendre avec lui. N'ayez pas peur de poser des questions, même si vous devez recourir au langage des signes.

« La plupart des soldats farangs resteront sur leurs bateaux jusqu'à ce que leurs quartiers soient prêts.

Nous serons donc pour commencer plus nombreux qu'eux. Profitez-en pour vous installer d'abord. Vous allez maintenant vous rendre au fort. Les officiers doivent trouver leurs camarades officiers dans la hiérarchie farang et veiller à ce que les hommes soient bien affectés. Allez-y. »

L'armée écarlate changea de position et disparut à croupetons dans le fort, un vaste édifice de deux étages en brique et en pierre. Construit un siècle auparavant par les Portugais, il s'effritait.

Petraja attendit que ses hommes fussent partis. Il ne les suivit pas dans le fort. Le général français était indisposé et il n'y aurait personne de son rang avec qui il pût communiquer. Les officiers français ne montraient aucun respect envers leurs supérieurs. Ils ne se prosternaient même pas devant un commandant. Qu'en penseraient ses hommes ? De quelque manière qu'on tentât d'expliquer un comportement si inouï, on aurait l'impression que les farangs ne considéraient pas un général siamois comme leur supérieur. Il valait mieux éviter une confrontation. De toute façon, il voulait vérifier l'hébergement pour un tel afflux de troupes. On construisait des rangées de maisons en bois sur pilotis pour ses hommes ainsi que pour les farangs, et il s'assurerait que les logements fussent de même qualité.

Alors que Petraja se dirigeait vers le large champ, près du fort, où l'on était en train de construire les quartiers des soldats, un personnage entouré d'une suite d'esclaves s'avança vers lui à grandes enjambées. Petraja se raidit et se prosterna à contrecœur.

« Bonjour, mon général, dit Phaulkon. J'ai entendu votre discours. Très impressionnant. Mais j'espère que vos troupes n'en tireront pas la mauvaise conclusion. Si les Siamois semblaient soupçonner si peu que ce soit leurs homologues français, cela ne pourrait qu'éveiller des sentiments similaires chez les farangs. Nous ne voudrions pas de cela, alors que le

Seigneur de la Vie nous a ordonné de bien accueillir les visiteurs.

— Certes non, Votre Excellence, mais j'ai toujours tenu à entraîner mes soldats à ne jamais se relâcher. Leurs soupçons, si vous souhaitez les appeler ainsi, indiquent seulement qu'ils sont prêts à toute éventualité. C'est cette qualité même, vous vous en souvenez peut-être, qui nous a valu nos nombreux succès au cours des campagnes birmanes.

— Sans doute, mon général, mais je dois vous rappeler que, dans ce cas précis, nous étions en guerre avec la Birmanie. Nous ne le sommes pas avec la France. » Phaulkon sourit. « Mais je vois que vous vous acheminez vers les nouveaux baraquements. Peut-être m'y accompagnerez-vous ?

— Ce serait un honneur, Votre Excellence. » Petraja se redressa. Le Barcalon le dépassait d'une tête, de sorte que le protocole était naturellement observé. Ils marchaient côte à côte ; les esclaves des deux hommes suivaient à une distance respectable.

« Je trouve que les cérémonies de bienvenue se sont très bien déroulées hier, n'est-ce pas, mon général ? »

Petraja réfléchit un instant. « En effet, Votre Excellence.

— Je décèle une note de doute. Vous n'êtes tout de même pas opposé à ce que nous endiguions les Hollandais ?

— Bien au contraire, Votre Excellence. Sauf si par mégarde nous remplacions un danger par un autre.

— Entre vous et moi, mon général, les effectifs de l'armée française m'ont également surpris. Mais la vie m'a appris qu'il est sage de s'adapter rapidement à de nouvelles circonstances. Nous devons et allons en tirer le meilleur parti. En fait, de votre propre point de vue, il devrait y avoir un certain nombre d'avantages. Pensez-y de cette façon, mon général. Dans quel autre endroit vos hommes pourraient-ils être entraînés gratuitement à l'art de la guerre moderne par les forces combattantes les plus puissantes du monde ? Le roi Louis de France dispose de deux cent mille hommes sous les drapeaux.

— Le genre d'effectifs dont pourrait avoir besoin une nation pour élargir son territoire à l'étranger, Votre Excellence.

— Absolument, mon général. Encore que de tels objectifs ne puissent réussir que lorsque le territoire en question est trop faible pour résister ou lorsque des éléments déloyaux sapent ses forces de l'intérieur. Fort heureusement pour nous, aucune de ces conditions n'existe au Siam. Ah ! Mais voici notre nouveau village. »

Ils émergèrent dans un vaste champ où des milliers de charpentiers et de couvreurs s'affairaient à construire deux cents maisons sur pilotis. Chacune pouvait abriter cinq hommes. « La dextérité manuelle des Siamois ne cesse de m'étonner, mon général. Ces maisons seront terminées dans un jour ou deux. Certaines ont déjà l'air finies. Tout cela sans l'aide d'un seul clou ; uniquement des rainures pour assembler les planches. Remarquable ! Je me demande ce qu'en diront les ingénieurs français.

— Je pense que les farangs n'ont pas notre flexibilité. Au Siam, un homme peut démonter sa maison en un jour et la déménager ailleurs. » Petraja jeta à Phaulkon un regard qui en disait long. « Après tout, les circonstances peuvent changer, et tout homme sait que son poste peut ne pas lui être assuré pour toujours. »

Phaulkon lui jeta un coup d'oeil rapide. « J'espère que le vôtre l'est. Quand Sa Majesté a gracieusement adopté ma suggestion de placer un soldat siamois au côté de chaque Français dans le fort, nous avons tous deux dit que nous étions tout à fait sûrs que, sous votre commandement chevronné et avec vos encouragements, les soldats des deux nations resteraient en termes très amicaux et partageraient pleinement leur expérience et leurs connaissances. »

Petraja perçut l'allusion menaçante sous les paroles de Phaulkon et se hérissa. « Ma loyauté envers les souhaits de Sa Majesté n'est pas en question, déclara-t-il avec froideur, mais il pourrait être difficile à mes soldats d'accueillir les Français avec enthousiasme, car ils ont du mal à comprendre pourquoi une armée farang d'une telle importance est arrivée chez nous sans y avoir été invitée. »

Phaulkon lui fit face. « Je voudrais, mon général, que vous me fournissiez immédiatement la liste de tous ceux qui pensent de cette façon afin qu'on les remplace sur-le-champ. Je ne tolérerai pas que quiconque mette en doute la politique de notre nation. Est-ce bien clair ? »

Petraja inclina la tête en dissimulant sa colère. « Parfaitement, Votre Excellence. Mais, pendant que nous en sommes à la politique, vous pourriez peut-être me faire part de la hiérarchie exacte pour ce qui est du commandement. Il y aura à la fois des officiers siamois et français dans le fort. Qui aura le dernier mot ?

— Les officiers siamois commanderont leurs hommes et la même chose vaudra pour les Français. Etant donné la barrière de la langue, il n'y a pas d'autre solution. Mais, comme je l'ai déjà dit, l'accent sera mis sur la coopération et non sur la confrontation. Inutile de dire que le Seigneur de la Vie a le commandement suprême du fort, tandis que moi, son serviteur, je veillerai à ce que ses souhaits soient exaucés.

— Bien entendu, Votre Excellence. Mais si le général Desfarges et moi devions être en désaccord sur une question ?

— Alors vous me la soumettriez.

— Le général farang résidera-t-il dans le fort, Votre Excellence ?

— Les ambassadeurs et lui partageront une grande maison d'hôte. » Phaulkon indiqua un bungalow spacieux dans un angle du vaste champ. Il avait été utilisé auparavant pour recevoir les dignitaires. On était en train de l'agrandir et de le remettre à neuf.

Petraja eut l'air soucieux. « Etant donné que je ne vis pas au fort, Votre Excellence, cela ne fera-t-il pas du général Desfarges l'officier de plus haut rang sur les lieux ?

— Il semblerait qu'il en soit ainsi. Mais il n'aura aucune autorité sur vos hommes. Il a fait serment d'allégeance à la couronne siamoise. Vous étiez présent à la cérémonie d'hier, n'est-ce pas ? » Phaulkon marqua un temps. « Autre chose, mon général. Comme je l'ai déjà souligné, les Français doivent se sentir chez eux au Siam. Dans le cadre de ce plan, certaines distractions seront préparées pour eux. » Phaulkon regarda le général droit dans les yeux. « Je compte sur votre entier soutien dans ce domaine. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, mon général, d'autres devoirs m'attendent. »

Petraja se prosterna instantanément, ce qui lui permit une fois de plus de dissimuler la rage qui bouillait en lui.

13

Ivatt gisait immobile et attendait que ses yeux se fussent accoutumés à l'obscurité. Sa tête était endolorie là où il avait heurté le sol en s'évanouissant. Ses mains attachées étaient engourdies. Il essaya de plier les doigts pour faire circuler le sang.

Très haut au-dessus de lui, à travers ce qui semblait être une ouverture étroite, il crut voir une étoile. Il lui fallut un certain temps pour comprendre que l'ouverture était en fait assez grande et que le fait qu'il n'y eût pas davantage d'étoiles était dû à une nuit nuageuse. Il avait conscience de la présence d'une bête dont il reniflait l'odeur forte et primitive. Sa seule consolation était que, quelle que fût la bête en question, elle devait être enfermée, sinon il ne serait plus vivant pour faire ce genre de déduction.

Il en conclut qu'il était dans une fosse aux parois à pic. Il décida d'attendre l'aube pour l'explorer. En attendant, il ferait de son mieux pour se libérer les mains. Il tâtonna autour de lui dans l'obscurité pour trouver un caillou tranchant, puis, lentement, méthodiquement, il y frotta ses cordes jusqu'à ce qu'il eût l'impression de ne plus sentir ses poignets. Mais, chaque fois qu'il était sur le point de renoncer, un grondement sourd tout près de lui l'aiguillonnait. Il lui fallut une heure ou deux, bien longtemps après que les coups de canon et les cris des indigènes eurent cessé, pour que la première corde craquât. Il libéra une main. Une fois la pression enlevée, une douleur fulgurante lui traversa les poignets et les bras. Gisant sur la terre molle, épuisé par ses efforts, il sombra dans un profond sommeil.

Quand il ouvrit les yeux au lever du jour, il se retrouva les yeux dans les yeux avec un tigre adulte. L'animal lui rendit son regard, bâilla nonchalamment puis se mit à lécher sa patte droite.

Le tigre se trouvait dans une cage en bois, à trois pieds de lui. Malgré le froid du petit matin, la sueur perla au front d'Ivatt. Il savait bien comment de tels animaux étaient utilisés au Siam pour torturer les prisonniers. Il avait vu les survivants musulmans de la rébellion macassar mis à mort de cette façon. On gardait les tigres enchaînés dans leurs cages pendant trois nuits et trois jours avec pour toute pâture la contemplation des prisonniers. Le quatrième jour, on attachait les prisonniers à des poteaux et l'on ouvrait les portes des cages. On laissait aux bêtes affamées juste assez de longueur de chaîne pour qu'elles atteignent les extrémités de leurs victimes hurlantes. Chaque jour, on leur laissait un peu plus de chaîne jusqu'à ce que les prisonniers soient dévorés en entier.

Ivatt vit la chaîne attachée au cou du tigre. Mais où était le poteau ? Peut-être l'heure n'était-elle pas encore venue. Il y avait encore trois jours à attendre. Il se demanda futilement qui avait inventé ce châtiment.

Il entendait maintenant les bruits de la ville qui s'éveillait, le cocorico perçant du coq mêlé à l'appel à la prière du muezzin. Comme le besoin de vivre était soudain devenu doux et précieux !

La lumière venue d'en haut augmentant, Ivatt vit que les parois de la fosse étaient en effet à pic. Il se demanda s'il pourrait les escalader. Il en fit deux fois le tour et en testa la fermeté à différents endroits, mais partout la terre s'éboulait sous ses pieds. Un feulement saluait de temps à autre ses efforts. La tâche était impossible. Il s'appuya contre la paroi en terre et contempla son destin. Quelque chose tomba alors à ses pieds. Il leva la tête, mais il n'y avait personne. Il contempla le petit paquet enveloppé d'une feuille de bananier qui avait atterri devant lui. L'animal en fit autant. Alors qu'Ivatt se baissait pour le ramasser, le tigre râla. Il l'ouvrit avec précaution et vit un morceau de viande à moitié cuite. La tête lui tournait tandis qu'il le contemplait. S'agissait-il d'un nouveau raffinement auquel les Siamois n'avaient pas pensé ? Ou bien le prisonnier donnait la viande au tigre et il mourait de faim, ou bien il la mangeait et il était dévoré par le tigre affamé.

Il hésita un moment, puis avança vers la cage et jeta la viande entre les barreaux de bois. L'animal l'avala d'un seul coup et parut un peu apaisé. Il avait au moins cessé de gronder. Il se lécha les babines et regarda Ivatt pour en avoir davantage. De l'époque où il travaillait dans une ménagerie, Ivatt essaya de se rappeler combien de viande un animal de cette taille pouvait consommer. Certainement beaucoup plus que la ration dérisoire qu'il avait reçue. Le tigre continuait de le fixer, plein d'espoir. Manifestement, il considérait qu'il n'avait eu qu'un amuse-gueule. Comment expliquer que la suite pourrait mettre un certain temps à venir ?

Ivatt battit en retraite vers la paroi de la fosse et s'affaissa. Il resta longtemps à écouter les grondements de la bête et à dormir par à-coups.

Quand la nuit tomba enfin sur la journée la plus interminable et la plus contemplative de sa vie, il somnola plus longuement. Mais, à mesure que la nuit avançait, la colère grandissante du tigre le maintenait éveillé, et quand, à l'aube, un autre morceau de viande atterrit dans la fosse, Ivatt se demanda s'il valait la peine de faire des sacrifices supplémentaires. L'ingrat félin se rendrait-il compte qu'Ivatt lui donnait ses rations de survie ? Son farouche feulement le décida, et il lança la viande dans la cage. Le tigre s'en empara avec férocité. Il se lécha de nouveau les babines, attendant la suite.

Ivatt passa une autre journée à somnoler par intermittences, à s'affaiblir, à se désespérer. La troisième nuit, il fit des cauchemars épouvantables. Il souffrit mille morts, toutes dans les griffes du tigre, et se réveilla en hurlant, le visage et le corps trempés de sueur. Il se tâta les mains, les doigts de pied et l'entrejambe, surpris de les trouver encore intacts. Il commençait à délirer.

Il s'assoupit de nouveau et fut réveillé par le plus effrayant, le plus prolongé des feulements. Il ouvrit les yeux et entraperçut le morceau de viande à ses pieds. C'était l'aube, une fois de plus. Péniblement, il se força à se mettre à genoux et ramassa le morceau. Le râlement allait crescendo. Il se traîna sur les genoux et envoya la viande en direction de la cage. Il n'avait plus qu'un souhait désormais : s'endormir pour ne plus se réveiller. Ses sens engourdis étaient hantés par une seule terreur : être dévoré vivant pendant qu'il était encore conscient. Il commença à regagner l'endroit où il se reposait, mais un feulement assourdissant le fit s'arrêter net. Il lança un regard autour de lui et vit que le morceau de viande avait manqué la cage de peu. Le tigre tendait désespérément la patte et faisait des efforts frénétiques pour l'attraper.

Malade de peur et d'épuisement, il retourna vers la cage. Le vacarme de la bête hurlante lui faisait mal aux oreilles. Il se baissa et ramassa la viande avec soin. Il sentit l'haleine fétide de l'animal sur son visage. Avec le peu de force, qui lui restait, il lança la viande aussi loin qu'il le put. A sa grande horreur, il la vit voler au-dessus de la cage et atterrir de l'autre côté, hors de portée de la bête exaspérée.

Il s'écroula au pied de la cage et perdit connaissance.

14

Le soir suivant le banquet, Phaulkon retourna à Ayuthia en compagnie d'un officier supérieur français, le commandant Beauchamp, et de la garde du corps royale composée de cinquante soldats d'élite de l'armée française. Il les hébergea tous dans son palais avec l'intention de les recevoir somptueusement jusqu'à ce que Sa Majesté elle-même se déclarât prête à les recevoir. Par égard pour le protocole, cela se produirait sans doute une fois que l'ambassadeur La Loubère aurait été reçu en audience. Ce dernier restait à bord de L'Oiseau tandis que l'on mettait la dernière main à la maison d'hôte. Il l'avait déjà visitée une fois et avait été vivement impressionné. Elle était meublée de tapis persans, de paravents en laque de Chine, de cabinets laqués et, dans la salle à manger, d'une table et de chaises de style européen. Trois chambres spacieuses contenaient des lits bas en rotin. Celle de La Loubère était un peu plus large que les deux autres, ainsi qu'il seyait à son rang ; une fois de plus, Phaulkon avait remarqué combien l'ambassadeur était satisfait de voir observer un point de protocole si important. Une nuée de serviteurs se tenaient prêts à exaucer le moindre désir des visiteurs dès qu'ils auraient débarqué.

Phaulkon se dirigeait vers le Grand Palais pour faire part à Sa Majesté des derniers événements survenus à Bangkok. Bien qu'il fût arrivé à la salle d'audience un peu en avance, il fut surpris d'y trouver le roi qui l'attendait déjà. Il se prosterna sur-le-champ.

« Haut et Puissant Seigneur, moi, votre esclave, je désire prendre votre parole royale pour la placer sur mon cerveau et sur ma tête. »

La salle d'audience, cette fois encore vide de la foule habituelle de mandarins, résonna de la respiration sifflante et des quintes de toux qui étaient récemment devenues une constante des rencontres de Phaulkon avec le Maître de la Vie. Il attendit patiemment que l'embarras du roi eût pris fin.

« Eh bien ! Vichaiyen, comment se sont passées la réception et le banquet ? Avez-vous réussi à garder le contrôle de cette grande armée de farangs que vous avez si involontairement invitée ici ?

— Auguste et Révéré Souverain, moi, un cheveu de votre tête, j'ai le plaisir de vous annoncer que tout s'est passé comme prévu. On a fait savoir de façon claire à tous ceux qui étaient présents que les Français sont les bienvenus chez nous et que leurs commandants doivent allégeance au Seigneur de la Vie aussi longtemps qu'ils resteront sur le sol siamois.

— Bien. Etes-vous plus avancé en ce qui concerne leurs intentions ?

— Puissant Seigneur, leurs intentions semblent être en général celles que nous avions présumées, mais ce qui est bien ressorti du banquet, ce sont les différences marquées qui existent entre les tempéraments et par conséquent les priorités de leurs chefs. Le directeur du commerce, Cébéret, visiblement pragmatique, s'intéresse davantage aux concessions commerciales qu'à la conversion de Votre Majesté, tandis que La Loubère est obstinément déterminé à obtenir ce qu'il juge être l'objectif principal de sa mission. Il sera plus difficile à manipuler. C'est aussi un intellectuel qui considère comme de son devoir de consigner pour la postérité les mœurs de notre... euh...

— Société païenne ? suggéra Sa Majesté. Si telles sont ses inclinations, nous devrions nous empresser de les satisfaire. N'importe quoi plutôt que de l'entendre nous rebattre les oreilles de ses croyances. Pourquoi ne pas lui envoyer Kasem et Sarit avec un interprète ?

— Auguste Seigneur, je reçois vos ordres. Votre sagesse ne connaît pas de limites. »

C'est vrai, se dit Phaulkon. Quelle idée de génie ! Personne ne connaissait plus à fond le pays que ces deux officiels du ministère du Commerce. S'il y avait eu des universités au Siam, ils auraient certainement détenu la chaire des affaires siamoises. Les choses étant ce qu'elles étaient, toutes les études se faisaient au sein des temples, car les enseignements du Seigneur Bouddha couvraient tous les aspects de la vie.

« J'enverrai chercher Kasem et Sarit dès que l'ambassadeur sera installé dans ses nouveaux quartiers, Votre Majesté.

— Quel est le tempérament du général français, Vichaiyen ?

— Auguste Seigneur, moi, un simple cheveu, je suspecte qu'il est plus bouillant en paroles qu'en actions. Pendant le banquet, il a évoqué sa mission en termes nobles et élevés, mais il a rarement quitté les servantes des yeux. Je pense qu'il ne devrait pas être trop difficile de réorienter sa bravoure affichée vers des fins plus pacifiques. » Un gloussement asth-matique émana du balcon royal. « Le général ne s'est pas encore complètement remis de sa maladie, poursuivit Phaulkon. En fait il est retourné sur son bateau peu après le banquet. Il a envoyé quelques ingénieurs accompagnés d'une poignée d'officiers pour travailler sur les fortifications, mais le gros de ses hommes attend pour débarquer que les logements soient prêts.

— Et quand le seront-ils ?

— Puissant Seigneur, demain ou après-demain au plus tard.

— Bien. Nos troupes sont-elles déjà au fort comme nous l'avons demandé ?

— Oui, Auguste Souverain. Moi, un grain de poussière sous la plante de votre pied, j'ai donné ordre au général Petraja de recevoir les farangs avec la plus grande civilité. Je crois qu'il a quelques difficultés à s'accommoder de la présence de forces étrangères si importantes, Votre Majesté.

— Aucun soldat n'aime avoir l'ennemi à l'intérieur de ses rangs, Vichaiyen. Et nul doute que le général considère les Français comme ses ennemis. »

Ne souhaitant pas en dire davantage au sujet de Petraja, Phaulkon resta silencieux. Le roi, après tout, était redevable au général d'avoir hébergé pendant toutes ces années son bon à rien de fils, Sorasak. Ce garçon était un scélérat né d'une brève liaison avec une paysanne du Nord pendant que Sa Majesté dirigeait les campagnes en Birmanie. Quand, neuf mois plus tard, un balluchon avait été respectueusement déposé aux portes du palais, le Seigneur de la Vie n'avait pas voulu en reconnaître le contenu comme son fils unique, en raison de la basse extraction de la mère, et Petraja l'avait consciencieusement déchargé de ce fardeau.

« Avez-vous préparé Sunida avec nos cohortes féminines ? demanda Sa Majesté.

— Puissant Seigneur, elle est prête. Elle a fait déménager tout un monde de plaisirs flottants de

Samut Songhkram à Bangkok. Les dames en question sont déguisées en batelières. »

Il y eut des rires au-dessus de lui. « Excellent, Vichaiyen. A votre place nous y passerions nous-même quelque temps.

— Puissant Seigneur, je ne suis pas sûr que dame Maria le permettrait. » Cette remarque déclencha de nouveaux rires.

« Pas même par devoir ? Eh bien ! Nous sommes très satisfait que tout se passe comme prévu, Vichaiyen. » Le ton de Sa Majesté se fit soudain sérieux. « Nous voudrions que tout soit en place avant d'envisager un déménagement.

— Auguste Seigneur, dit Phaulkon interloqué, vous avez dit déménagement ?

— Nous en envisageons la possibilité, Vichaiyen. Notre santé n'est pas bonne, et nous pensons, comme nos médecins, que l'air de Louvo pourrait mieux nous convenir.

— Puissant Seigneur, dans ces conditions, moi, votre esclave, je déménagerai également.

— Nous verrons, Vichaiyen. Mais ne croyez pas un seul instant que même là-bas nous ne garderons pas un œil sur les affaires de l'Etat. Elles resteront notre principal souci, et la distance n'entamera pas notre vigilance. Qui plus est, nous approchons bientôt de notre cinquième cycle et souhaitons réfléchir au problème de notre successeur. C'est une question qui nous cause de plus en plus de souci. »

Et à juste titre, se dit Phaulkon, que ce chapitre tracassait beaucoup. Au Siam, un frère était considéré comme plus proche dans la lignée qu'un fils, et la succession passait à l'aîné des frères vivants, mais ni l'un ni l'autre des frères de Sa Majesté n'offrait beaucoup d'espoirs. L'aîné des deux, le prince Apai Tôt, était handicapé mentalement et physiquement, estropié, ivrogne, incapable de diriger sa propre maison et a fortiori la nation, et le peuple considérait qu'il était maudit des dieux. Le plus jeune, le prince

Fa Noi, autrefois un beau jeune homme, était en disgrâce et paralysé des quatre membres à la suite de coups de fouet reçus de Petraja. Le jeune prince avait été surpris en flagrant délit avec la concubine favorite du roi, la lascive Thepine. Quoique furieuse, Sa Majesté s'était déclarée incapable de rendre un jugement équitable au sujet de son frère et avait demandé au Président de son conseil privé, le général Petraja, de diriger le procès et de prononcer la sentence à sa place. Le général avait administré la justice avec tant de zèle qu'il avait laissé le jeune prince paralysé à vie.

L'unique fille du roi, la princesse Yotatep, qui avait été amoureuse de son oncle, le prince Fa Noi, et qui en tant que femme ne pouvait succéder à son père, n'était toujours pas mariée. Celui qu'elle finirait par choisir serait bien placé, étant donné les circonstances, pour prendre la succession.

« Puissant Seigneur, puis-je vous demander comment se porte votre estimable fille, la princesse reine ?

— Bien sûr, Vichaiyen. J'ai beaucoup pensé à elle ces derniers temps. Son béguin pour mon plus jeune frère paraît avoir peu faibli malgré sa paralysie. Bien qu'il soit hors de question qu'elle l'épouse en raison de son comportement scandaleux à notre égard, les autres prétendants ne semblent pas pouvoir trouver place en son cœur. Il y a pourtant un jeune courtisan qui nous plaît de plus en plus. Nous souhaitons passer davantage de temps avec lui. et si nous allons à Louvo, nous l'inviterons à se joindre à nous pour la saison de la chasse. »

Phaulkon fut immédiatement alerté. Qui était ce courtisan ?

Le roi ne donna pas de détails et Phaulkon ravala sa curiosité. Ce n'était pas à lui de demander.

« Auguste Seigneur, ce serviteur indigne se permet de suggérer qu'il serait peu politique à ce stade de laisser se répandre la nouvelle de l'indisposition tem-poraire de Votre Majesté. Du moins pas avant qu'un successeur à votre règne sans pareil ne soit fermement en place.

— En effet, Vichaiyen, nous en sommes conscient. Nous pouvons vous assurer que des raisons appropriées seraient données si nous devions déménager. Notre passion pour la chasse est suffisamment connue pour qu'il ne semble pas bizarre que nous passions davantage de temps sur le meilleur terrain de chasse de tout le pays. De plus, cela montrera combien nous sommes calme et détendu au sujet de la présence française au Siam. A propos, nous recevrons leurs ambassadeurs en audience mardi prochain à l'heure habituelle. Ils doivent se voir accorder les plus grands honneurs. Veillez-y, Vichaiyen.

— Puissant Seigneur, je reçois vos ordres. Souhaitez-vous également recevoir leur général ?

— Oui, leurs trois chefs, mais pas plus. » Une sévère quinte de toux suivit. « Peut-être, Vichaiyen, nous retirerons-nous un certain temps à Louvo après l'audience. Maintenant, nous allons nous reposer. Retournez à Bangkok, Vichaiyen, et que le Seigneur Bouddha veille sur vous.

— Puissant Seigneur, je reçois vos ordres. »

15

La mer était agitée et le bateau tanguait à donner la nausée. Pâle et émacié, l'homme s'assit et battit des paupières pour abriter ses yeux de la lumière éblouissante. Ce n'étaient pas les éclairs intermittents dans le lointain qui le faisaient cligner des yeux ; l'apparition soudaine de la moindre lueur y suffisait.

Il ne savait pas s'il était resté endormi ou évanoui, ni depuis combien de temps. Il fit un effort pour se souvenir, mais l'idée qu'il devait être mort était la seule qui lui revînt sans cesse à l'esprit. Il se demanda s'il était en enfer, peut-être en train de traverser le Styx. C'était en tout cas un voyage mouvementé. Se sentant frêle et nauséeux, il se recoucha et referma les yeux.

« Hé ! Charles, je crois qu'il s'est réveillé ! » La voix caverneuse semblait provenir des entrailles mêmes du bateau. Etait-ce la voix de stentor de Charon ? Il l'imaginait différente, un peu plus... Quelque chose toucha son épaule, et il sut alors que le tigre déchaîné avait bondi. Il hurla en envoyant de violents coups de poing.

« Doucement ! »

Une paire de mains solides l'empoigna et le maintint jusqu'à ce qu'il fût à bout d'énergie. Le bateau piqua du nez dans le creux d'une vague, et il se sentit de nouveau nauséeux.

« Où suis-je ? » demanda-t-il d'une voix faible.

Une haute silhouette le dominait et lui souriait gentiment. « Vous revenez de chez les morts, monsieur. Vous êtes en route pour Madras. Le gouverneur en personne vous a convoqué. »

Ivatt essaya de donner un sens à ces paroles. « Madras — le gouverneur — un revenant... » Il s'assit en sursaut et hurla, prêt à se défendre de nouveau. « Le tigre ! Où est le tigre ? »

Une main réconfortante se posa sur son épaule. « Tout va bien, monsieur. C'est fini maintenant. Vous êtes vivant, et après une bonne nuit vous vous porterez à merveille. Vous êtes sur un bateau avec des amis. Je suis Charles Fownes, de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Nous faisons voile vers Madras. Le gouverneur Yale vous y attend. » Devant l'air dubitatif d'Ivatt, il ajouta en souriant : « Il n'y a pas de tigres, monsieur. En tout cas pas dans l'océan Indien. »

Ivatt fixa la mer. C'était vrai, il ne pouvait pas y avoir de tigres ici.

« Nous vous avons amené sur le pont, monsieur. La mer a été plutôt agitée dernièrement, et... (Fownes sourit à nouveau) vous voyiez beaucoup de tigres en bas, monsieur.

— Que s'est-il passé ? » demanda Ivatt.

Fownes lui jeta un regard compatissant. Il n'oublierait pas de sitôt l'image du petit homme à moitié mort de faim, recroquevillé dans la fosse devant le tigre affamé.

« Nous avons reçu un message urgent du seigneur Demarcora disant qu'il y avait des troubles à Narasapur, qu'un capitaine anglais tirait sur la ville et qu'un autre Anglais avait été jeté dans la fosse aux tigres. Quand le messager nous a dit qui vous étiez, monsieur, notre gouverneur a promis de payer votre rançon. La lettre du seigneur Demarcora assurait apparemment le gouverneur que vous n'étiez pour rien dans les actions du capitaine Coates et qu'au contraire vous vous y étiez tout à fait opposé.

— Où se trouve Coates ? demanda Ivatt d'une voix faible.

— Malheureusement il s'est échappé. Il a causé des torts irréparables à nos relations avec Golconde. Le gouverneur aura sans doute beaucoup à dire sur ce sujet.

— Le gouverneur Yale ?

— Oui, monsieur. Il vous attend. »

Ivatt regarda Fownes. « Comment m'avez-vous tiré de là?

— Eh bien, ça n'a pas été facile. D'abord Ali Beague n'était pas d'accord pour vous libérer. Aucune rançon ne pouvait le convaincre de le faire. Il n'acceptait que si nous lui livrions Coates en échange. Nous avons donc promis de retrouver Coates, de l'enlever si nécessaire, et de le lui remettre. » L'expression de Fownes se fit sévère. « Nous devrons le trouver même si cela implique la guerre avec le Siam. Mais le gouverneur Yale vous expliquera la situation. Je ne voudrais pas m'avan-cer plus. Toujours est-il qu'Ali Beague a fini par accepter notre promesse pour ensuite, le gredin, exiger également l'argent de la rançon. Nous avons jeté une échelle de corde au fond de la fosse, mais vous étiez trop affaibli pour y grimper. Ali Beague a alors fait descendre un de ses Rajputs qui vous a mis sur ses épaules et vous a remonté. Vous étiez à peine conscient quand nous vous avons amené à bord et nous avons dû vous nourrir très progressivement. Vous avez dormi plus de vingt-quatre heures. Vous devez de nouveau avoir faim.

— Merci. Je mangerais bien un petit quelque chose.

— Je vais voir ce que le cuisinier peut vous préparer en vitesse, monsieur. » Fownes disparut dans l'entrepont.

Ivatt s'allongea de nouveau sur son lit de coussins et s'abandonna au roulis du bateau. C'était donc Coates qui avait tiré sur la ville ! Et le scélérat s'était échappé pendant que Yale échangeait sa liberté contre la promesse de lui substituer Coates. Mais pourquoi ? Qui était-il, lui, Thomas Ivatt, aux yeux du gouverneur de Madras, pour que celui-ci payât une grosse somme pour sa libération ? Elihu Yale devait avoir ses raisons. Ce n'était pas un imbécile. Il avait la réputation d'être un fin stratège et d'obtenir des résultats. Ce n'était pas sans raison que ce rude Américain des colonies s'était élevé de simple clerc au poste de gouverneur. Ivatt ne se rappelait plus s'il venait du Massachusetts ou du Connecticut ; toujours est-il que le bureau siamois de la Compagnie anglaise des Indes orientales avait été récemment placé sous la juridiction de Madras. Peut-être cela avait-il à voir avec l'attitude de Yale. Après tout, Ivatt était le représentant du Siam dans la région. Quels plans Yale avait-il en réserve ? On disait qu'il ne pouvait pas voir Phaulkon en peinture.

Ivatt arrangea le coussin derrière sa tête. Il allait avoir besoin de ses forces pour cette rencontre. Yale ne manquerait pas d'exiger impitoyablement son dû en échange du paiement de la rançon. Ivatt aurait souhaité en savoir plus à son sujet que d'interminables potins. Apparemment, il se targuait d'utiliser un jour sa fortune, qui ne faisait que croître, pour fonder une université dans son Amérique natale, une université aussi célèbre qu'Oxford et qui porterait son nom. On disait qu'il avait déjà amassé une immense richesse dans le commerce privé, signe certain qu'il ne s'en était pas tenu au droit chemin.

Le gouverneur Yale avait aussi une réputation de don Juan. Il avait épousé la veuve Hymmers quelques mois à peine après la mort du vieil homme. Ivatt avait rencontré Joseph Hymmers quand il était commandant en second à Madras, et il se rappelait très bien avoir vu son épouse Catherine, une femme d'une beauté inoubliable. Mais cela remontait à environ six ans. Plus récemment, des plaisantins avaient fait courir le bruit que le gouverneur Yale entretenait une maîtresse, qui n'était autre que la célèbre Jero-nima do Paiba, ravissante juive portugaise qui était la coqueluche de Madras. Ivatt sentit une onde de chaleur envahir son corps. Voilà quelqu'un qu'il aimerait rencontrer ! Il songea avec un sourire qu'il commençait à récupérer.

Il ferma les yeux et bientôt, bercé par les mouvements du bateau, sombra dans un profond sommeil.

Quand on réveilla Ivatt, le deux-mâts de la Compagnie avait déjà jeté l'ancre à Madras et une barque à fond plat l'attendait pour l'emmener à terre. Il prit congé de Fownes en le remerciant abondamment de l'avoir secouru à temps, et monta avec précaution dans l'embarcation. Une longue plage dorée, frangée de palmiers, s'étendait le long de la côte ; derrière, les murs crénelés du fort St George se dressaient comme quelque ange gardien. Madras, sur la côte de Coromandel, était le siège du plus grand monopole jamais créé par l'homme : la Compagnie anglaise des Indes orientales. Des gueules de canons jaillissaient des fortifications pour rappeler aux observateurs la puissance de la couronne anglaise, et des sentinelles en uniforme bleu et rouge vif, dont les baïonnettes reflétaient la lumière du soleil, patrouillaient sur les remparts. L'Union Jack, visible de loin, flottait au sommet d'un long mât blanc.

Le bateau accosta. Ivatt mit pied à terre avec pour seule possession la chemise qu'il avait sur le dos. Il regarda autour de lui et remercia Dieu d'être encore en vie. Se détachant sur le fond imposant du fort, toute l'activité grouillante et colorée de l'Asie défila devant ses yeux : des indigènes pieds nus et entur-bannés poussaient vaches et chèvres par les rues de la ville, des enfants nus étaient assis à califourchon sur des bœufs aux yeux chassieux, des garçons haletants tiraient dans leur pousse-pousse des potentats à la peau brune, à la robe blanche flottante et à large ceinture, des paysannes en sari éclatant portaient des jarres de terre cuite en équilibre sur la tête, des charmeurs de serpents à demi nus jouaient de la flûte. C'était vraiment le point de rencontre de l'Orient et de l'Occident. Sinuant lentement devant d'élégants officiers de cavalerie pour s'engager sur le pont qui conduisait au fort même, s'avançaient des caravanes d'éléphants ornés de guirlandes multicolores et de chameaux à l'air indigné, croulant sous les provisions destinées aux résidents. Les Anglais étaient peut-être loin de chez eux, mais ils vivaient comme des princes dans leur pays adoptif.

Accompagné par un des officiers du bateau, Ivatt passa la porte principale du fort. C'est alors qu'une sonnerie de trompettes et de clairons s'éleva dans les airs pour annoncer le passage du gouverneur. Son Excellence ne se déplaçait jamais sans son escorte, même pour aller d'un bâtiment à l'autre à l'intérieur du fort. Il voyageait partout avec le faste dû à son rang : à l'extérieur du fort, dans la ville indigène, le son familier du clairon inspirait crainte et respect. Ivatt vit l'escorte disparaître à l'intérieur de l'imposante église Sainte-Marie qui était encore en construction la dernière fois qu'il était venu.

Devant la maison du gouverneur, une sentinelle salua Ivatt. L'offcier qui l'accompagnait lui dit qu'il était attendu et qu'il trouverait dans ses quartiers tout ce dont il avait besoin : vêtements de rechange, linge et affaires de toilette. Son Excellence le gouverneur le recevrait à 6 heures précises. Un majordome vint pour lui montrer sa chambre, et l'officier repartit.

« Bienvenue à un revenant, monsieur Ivatt », dit le gouverneur Yale. Il s'exprimait avec un accent particulier, traînant, qui évoquait le parler du sud-ouest de l'Angleterre.

« Merci de m'en avoir fourni les moyens, Votre Excellence. »

Les deux hommes s'observèrent un instant en silence. Ivatt se rendit compte qu'il devait avoir une drôle d'allure dans sa chemise trop grande, mais il avait l'habitude de voir son petit gabarit surestimé : il mesurait à peine cinq pieds. Par contraste, le personnage de l'autre côté du bureau était assez corpulent, avec des joues rebondies, un ventre proéminent et un début de double menton. Yale avait un long nez qui faisait croire que ses yeux étaient plus rapprochés qu'ils ne l'étaient en réalité, et l'ample perruque qu'il portait malgré la touffeur des tropiques dénotait un certain attachement à l'étiquette, un orgueil de la fonction, un goût pour les signes extérieurs du pouvoir. Il émanait de sa personne, tirée à quatre épingles, un air de confiance et d'autorité que renforçait la mine sévère des précédents gouverneurs dont les portraits s'alignaient sur le mur derrière lui. Sur son bureau, une large plaque en argent occupait la place d'honneur : le blason de la Compagnie anglaise des Indes orientales, trois bateaux sur un écu surmontés de deux lions rampants. Ivatt estima que Yale devait friser la quarantaine.

« Je suis heureux de vous accueillir au fort St George et de vous offrir l'hospitalité de l'honorable Compagnie. Je crois que nous avons eu autrefois le privilège de vous employer ici, avant que vous n'offriez vos services à une puissance étrangère. »

Ivatt inclina cérémonieusement la tête sans faire de commentaire, même si l'allusion à sa déloyauté ne lui échappa pas.

« Puisque vous n'êtes plus à notre service, monsieur Ivatt, et qu'il ne me viendrait pas à l'esprit de vous demander de payer votre gîte et votre couvert après les terribles épreuves que vous avez endurées, je dois vous demander de nous dédommager en répondant à quelques questions.

— Avec plaisir, Votre Excellence, bien que je puisse vous assurer que Sa Majesté siamoise vous dédommagera de toutes les dépenses faites en mon nom.

— J'y viendrai plus tard, monsieur Ivatt. En attendant, puis-je vous demander quel était votre rôle exact à Narasapur ? Qu'est-ce que le capitaine Coates et vous faisiez ensemble ? » Yale tambourina sur son bureau avec sa plume d'oie.

« J'essayais de dissuader Coates de commettre d'autres sottises, Votre Excellence. Quand je l'ai rattrapé, il s'était déjà emparé de La Nouvelle-Jérusalem et exigeait une rançon d'Ali Beague. Je lui ai ordonné de renoncer à cette exigence, mais ce fut en vain.

— Comme Charles Fownes vous en a peut-être informé, La Nouvelle-Jérusalem a non seulement été capturée mais elle a également disparu, Coates avec elle. Elle est probablement, en ce moment même, en route pour Mergui. Coates est parti à son bord après avoir mis le feu à son propre bateau, l'Etoile d'Ayuthia.

— Il a mis le feu à son bateau ? Pourquoi ? »

Yale haussa les épaules. « Qui peut comprendre ce

qui se passe dans un esprit dément ? La Nouvelle-Jérusalem était sans doute un plus beau bateau que le sien. Ou peut-être cet imbécile n'avait-il pas suffisamment de matelots pour manœuvrer les deux bateaux. Qui sait ? Quelles étaient les limites exactes de son autorité, monsieur Ivatt ?

— Le gouvernement siamois a présenté au gouverneur Beague un ultimatum officiel auquel il n'a pas encore répondu. L'attaque de Coates contre Ali Beague était à la fois prématurée et non autorisée.

— De la piraterie pure et simple, monsieur Ivatt, voilà ce que c'est. Et notez bien ce que je vous dis, elle ne restera pas impunie. La politique du Siam consistant à détourner des Anglais du service de la Compagnie pour les faire entrer au sien est nuisible aux intérêts de la Compagnie et partant de l'Angleterre. La Compagnie bénéficie d'une charte royale — j'insiste sur ce mot. La Compagnie, c'est l'Angleterre, monsieur Ivatt. Vous me pardonnerez de ne pas m'adresser à vous en vous appelant seigneur Ivatt, mais je ne reconnais pas tous ces titres étrangers conférés à des Anglais. »

Yale se pencha et baissa soudain la voix. « J'ai été élevé dans une autre partie du monde, dans le Connecticut, où l'on combat un autre genre d'Indiens : les Mohawks. Lorsqu'un Blanc passe dans l'autre camp et se bat au côté des chefs peaux-rouges, nous l'appelons un renégat, quel que soit le titre pompeux que la tribu ait pu lui conférer. »

Ivatt ne broncha pas. « Votre Excellence, je suis incapable de comparer l'ancien royaume du Siam avec le territoire des Indiens d'Amérique du Nord dont je sais trop peu de chose, mais je peux affirmer avec quelque autorité qu'aucun Anglais entré au service du Siam ne s'est jamais battu contre son propre pays. Les deux nations sont alliées et en paix, et votre compagnie, que vous appelez une partie de l'Angleterre, a depuis longtemps un comptoir à Ayuthia.

— Mais, monsieur Ivatt, vous vous battez constamment contre le pays qui vous a vu naître. Peut-être pas une guerre avec des armes, mais une guerre commerciale. Quelle différence cela fait-il en termes de déloyauté ? Votre chef, Phaulkon, est résolu à porter atteinte aux opérations de la Compagnie en augmentant les siennes et donc à détruire la Compagnie elle-même, car la Compagnie vit de son commerce. Pour quelle autre raison a-t-il attiré des dizaines de nos employés à son service, avec l'appât de salaires plus élevés et la promesse de titres factices et de grandes récompenses ? C'est un Grec, il se moque pas mal des Anglais, et je crois savoir qu'il fait même maintenant la cour aux Français. Il est résolu à nous détruire, mais » — le gouverneur pointa sa plume d'oie dans la direction d'Ivatt — « j'ai bien l'intention de l'arrêter.

— Le seigneur Phaulkon croit au concept du libre-échange, Votre Excellence, et non aux monopoles royaux qui remplissent les poches d'une poignée d'élus.

— Au diable le libre-échange ! » Yale tapa du poing sur la table. « Phaulkon a passé trop de temps en compagnie de ce renégat libéral de George White. Si chaque pirate et chaque flibustier était autorisé à s'adonner au libre-échange, il n'y aurait plus d'ordre public sur les mers. Vous n'avez qu'à regarder les activités de ce boucanier de Samuel White ! » Yale prit un classeur dans un tiroir de son bureau. « Jetez-moi un coup d'oeil à ça, monsieur Ivatt, voyez comme c'est épais. Le dossier est rempli de plaintes au sujet de Samuel White, le serviteur de Phaulkon. Il contient toute une histoire de saccages et de pillages. Il grossit chaque jour à mesure que les rapports arrivent. Et c'est cela que vous appelez libre-échange, hein ? Non, nous ne sommes pas encore prêts pour le libre-échange. Un jour peut-être, mais pas maintenant. »

Ivatt devait reconnaître que le gouverneur n'avait pas tort en ce qui concernait White. Mais cela ne l'empêchait pas d'être lui-même un ferme partisan du libre-échange. « Il y a des excès, Votre Excellence, je ne le nie pas. Mais même ces excès ne peuvent justifier la restriction du commerce à une seule compagnie. Pendant mon bref passage à la Compagnie anglaise des Indes orientales, je n'ai jamais rencontré personne qui ne fasse pas un peu de commerce pour son propre compte, tout en jurant le contraire. N'est-ce pas là une autre forme de libre-échange, Votre Excellence, mais réservée à une poignée d'élus ?

— Nous faisons tous un peu de commerce pour notre compte, monsieur Ivatt. Même un ermite ne pourrait vivre avec le salaire que nous recevons. » Il fit un signe de la main. « Voyons donc, n'importe lequel de ces païens de rajahs reçoit dix fois mon traitement, bien que je sois leur égal en rang. » Il esquissa un sourire. « En fait, mon frère Thomas est en ce moment même en route pour Ayuthia avec une cargaison spéciale de rubis commandée par M. Phaulkon pour le roi. Vous voyez donc que je suis même prêt à faire des affaires avec mes ennemis, si la transaction est sérieuse. Nous sommes tous des hommes d'affaires, monsieur Ivatt, mais nous ne sommes pas des pirates. Là est la différence. Mais je m'égare. Je vous ai fait venir ici pour une raison précise. »

Ivatt sourit. « Ne me dites pas que vous voulez faire des affaires pour votre compte avec moi ! »

Yale soudain eut un petit rire de bonne humeur, qui disparut aussi vite qu'il était apparu. « Monsieur Ivatt, les gouverneurs indigènes des villes côtières de Golconde ont conclu que la Compagnie anglaise des Indes orientales se trouvait derrière les attaques de Coates, et ils en ont par conséquent informé le roi de Golconde. Il n'est pas difficile de voir comment ils en sont arrivés à cette conclusion. Premièrement, Coates est anglais. Deuxièmement, il était reçu par la Compagnie d'une façon très généreuse et ostentatoire, aussi bien ici qu'à Madapolam où nous avons une factorerie. Troisièmement, la Compagnie lui a fourni des munitions et des entrepôts maritimes. Le fait qu'il a dû les payer ne semble pas les intéresser. Quatrièmement, on a vu plusieurs Européens, dont des Anglais, embarquer ici sur son navire. Enfin, aux yeux d'Ali Beague et des autres gouverneurs, la Compagnie paraît ne pas faire grand-chose, sinon rien, pour prévenir les actions de Coates.

« C'est en vain que nous avons allégué que Coates est au service du roi de Siam, que nous n'avions pas la moindre idée de ses intentions et que nous avions été tout aussi surpris qu'eux. C'est en vain, dis-je, car les gouverneurs indigènes refusent de croire qu'un capitaine anglais isolé fasse la guerre au royaume de Golconde sans la connivence des comptoirs anglais de la région.

« Le maintien des factoreries anglaises sur ces rives est maintenant en jeu. Les gouverneurs indiens exigent qu'on leur rende leurs bateaux volés et que les énormes dommages infligés par Coates soient entièrement réparés. » Yale fit une pause et une ombre traversa son visage. « En attendant le règlement, monsieur Ivatt, les activités commerciales de la Compagnie ont été suspendues. L'ordre affecte chacune de nos factoreries sur la côte de Coro-mandel. »

Ivatt s'apprêtait à parler quand Yale leva la main. « Je n'en ai pas encore terminé. Ce matin seulement, j'ai reçu un message urgent du chef de la factorerie hollandaise de Pulicat qui, comme vous le savez, est une enclave des Provinces-Unies située un peu plus haut sur la côte. Il semble que Coates ait été d'une humeur particulièrement sanguinaire en quittant Narasapur et qu'il se soit emparé de cinq bateaux appartenant aux Provinces-Unies : il en a brûlé un et a tué un Hollandais au passage. Voici que les Hollandais aussi montrent du doigt la Compagnie anglaise des Indes orientales. »

Yale ouvrit un autre tiroir et en sortit un deuxième dossier. Il le tendit à Ivatt qui se mit, en silence et d'un air lugubre, à en lire attentivement le contenu.

Le document était signé par le Conseil de Pulicat et réclamait à la Compagnie anglaise la somme de quarante-cinq mille livres au nom de la Compagnie néerlandaise pour préjudices subis, etc.

Ivatt blêmit à cette lecture : son esprit mesurait les très lourdes conséquences du désastre. Il devait à tout prix atteindre Ayuthia et parler à Phaulkon. Il faudrait arrêter Coates et le juger rapidement.

« Ces exigences particulières sont plutôt dérisoires par rapport au reste, dit Yale d'un ton sec en sortant un troisième dossier. Voici la somme totale des dédommagements exigés par les divers gouverneurs de Golconde pour dommages subis sur ces rives : cinq cent mille livres ! » Il articula lentement chaque mot.

Il y eut un lourd silence.

« Vous continuez à croire au libre-échange, monsieur Ivatt ?

— Au libre-échange, oui, Votre Excellence. A la piraterie, non. Le seigneur Phaulkon sera, je vous assure, aussi scandalisé que vous d'apprendre ces événements. Je le connais bien. Ses représailles seront rapides et impitoyables, vous pouvez y compter, monsieur.

— Cela vaudrait mieux ! Je transmets ces accusations à M. Phaulkon. Acceptez-vous de vous en charger vous-même ou dois-je envoyer mon propre messager ?

— Je m'en occuperai, Votre Excellence. Vous pouvez compter là-dessus également. Bien que vous me considériez peut-être comme un traître à mon pays, je crois à l'autorité de la loi.

— Quand puis-je espérer vous voir partir ?

— Dès que vous me fournirez un bateau. Vu les circonstances, je ne pense pas qu'il serait sage pour moi de retourner chercher le mien à Madapolam.

— Je suis d'accord avec vous. » Pour la première fois, Yale eut un large sourire. « Un bateau, d'ailleurs, est prêt et vous attend depuis quelque temps. Mais vous devez d'abord dîner avec moi. Qui sait quand nous aurons une autre possibilité de le faire ! Le fort St George pourrait être fermé avant que l'occasion ne se représente. » Yale ne semblait pas conscient de l'incongruité d'un dîner avec un homme qu'il venait juste de qualifier de traître à l'Angleterre. Sa réputation de stratège et de pragma-tiste était bien fondée, songea Ivatt.

« Le seigneur Phaulkon n'autoriserait jamais la fermeture de la Compagnie, dit-il en souriant. Il garde un faible pour son aima mater.